Les difficultés de l’évangélisation protestante en 1907

Le pasteur Charles Ingrand (1903-1973) a été un des premiers pasteurs de l’Église réformée de France à s’engager dans le Mouvement de Pentecôte en réponse à la prédication de Douglas Scott. Il réussit même un moment, en 1935, à faire basculer dans ce sens l’ensemble de la paroisse protestante dont il avait la charge, à Loriol-sur-Drôme. Finalement désavoué par les institutions réformées, il rejoignit les Assemblées de Dieu de France où il exerça un ministère marquant.

Le texte que nous présentons ici a été rédigé dès 1907 par son père, l’évangéliste David Ingrand (1872-1951), un quart de siècle avant que son fils n’expérimente le « Réveil de Pentecôte ». Ingrand père était alors un jeune pasteur, profondément évangélique, au service d’une institution qui rendait de grands services au sein des Églises réformées françaises: la Société Centrale Protestante d’Évangélisation. Son ministère l’avait conduit vers des postes ingrats, en particulier en Poitou (Saint-Coutant) et dans une petite ville minière, situé dans le bassin historique de Decazeville, à Cransac (Aveyron). Peu à peu, en effet, la Société Centrale Protestante d’Évangélisation avait ajouté à sa mission première la prise en charge de petites paroisses protestantes en déshérence incapables de subvenir à l’entretien d’un pasteur.

Le futur Pentecôtiste Charles Ingrand a donc grandi et a trouvé épouse (à Celles-sur-Belle) dans des paroisses réformées réellement sinistrées. La description que fait son père, David Ingrand, de son travail pastoral en 1907 est un véritable appel au secours. Il est extrait du courrier des lecteurs du petit bulletin de liaison des agents de la Société Centrale, édité chaque moisen même temps quele Journal de l’Évangélisation. Ses lecteurs l’appelaient familièrement, à cause de sa couleur, le Journal jaune.

Les sentiments d’impuissance et d’amertume du pasteur Ingrand père ont certainement été alors partagés par un fils qui lui était proche. Le constat d’échec familial explique l’enthousiasme avec lequel le fils, Charles, a accueilli, bien des années plus tard, la prédication du Réveil de Pentecôte lorsqu’il était à Loriol-sur-Drôme. Il était arrivé à la conclusion que seul un puissant mouvement du Saint-Esprit pouvait ouvrir les portes les plus fermées !

Un mot enfin, sur la date du document. Écrit à la fin de l’année 1907, deux ans après le vote de la Loi Séparation des Églises et de l’État, ce texte est un témoignage de première main qui atteste de l’échec de l’espoir secret de quelques évangélistes protestants d’alors : ces derniers espéraient que les populations se tourneraient désormais facilement vers une religion « épurée » et « rationelle » : la foi réformée. On sait aujourd’hui que c’est l’agnosticisme, voire l’athéisme, qui l’ont emporté.

Si nous proposons la lecture de ce texte vieux de plus d’un siècle, c’est que, fondamentalement, l’attitude de la majorité des Français d’aujourd’hui, certes de moins en moins nombreux à avoir un vernis religieux, n’a fondalement pas changé. Le témoin de l’évangile croise sans cesse aujourd’hui des hommes et des femmes à la foi superficielle ou intéressée, même si le contexte social a, fort heureusement, évolué favorablement. Mais nous savons aussi que la puissance de Dieu peut accomplir des miracles au XXIe siècle !

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« Cransac (Aveyron). — La lecture de l’article du Journal Jaune « La France sera-t-elle protestante ? » m’a suggéré quelques réflexions que je me fais un devoir de vous faire parvenir.

D’abord, un sentiment pénible sur l’impuissance du protestantisme pour l’évangélisation des masses. Si « l’avenir n’est à aucune Église », quelle position nous reste-t-il donc à prendre ? Nous avions cru que, dans la situation difficile que nous traversons, le protestantisme pouvait être entre les mains de Dieu un moyen béni de Réveil et de vie religieuse. Certes, ce n’est pas mon Église que je prêche, mais mes auditeurs savent bien que j’appartiens à l’Église protestante et, lorsque je parle de retour du peuple àl’Évangile, de conversion, cela est évidemment traduit par « Faites-vous protestant !». A quoi bon, si notre Église ne peut plus être le levain qui fera lever toute la pâte ?

Le grand obstacle à l’Évangélisation est-il autant dans le manque d’amabilité du protestantisme peu sympathique, que dans la profonde indifférence des masses et la vénalité des consciences, fruit l’une et l’autre du Romanisme ? Il me semble que du jour où notre peuple aura vraiment faim et soif de justice, l’Évangélisation,qu’elle soitfaite par un catholique converti ou un protestant converti portera de nombreux fruits par ce qu’elle répondra à un besoin réel. La question immédiate n’est donc pas autant de savoir ce que sera l’avenir, mais de savoir comment créer cette faim et cette soif, ce besoin des choses de Dieu.

Dans nos milieux ouvriers où l’anticléricalisme est de mode, vous pouvez avoir de gros auditoires : faites annoncer une conférence anticléricale, vous aurez beaucoup de monde, votre salle, salle de mairie ou d’hôtel, sera trop petite pour contenir la foule avide d’entendre démolir les erreurs romaines. « Plus vous frapperez sur le clergé », me disait un jour quelqu’un, « plus vous aurez de monde ». Du monde sympathique qui ne vous ménagera pas ses applaudissements ! Devrons-nous nous résoudre à faire de la controverse agressive ? être des « mangeurs de prêtres » ? N’y a-t-il pas là un piège à éviter ! Il n’est pas toujours aisé, même en controverse, de concilier la charité et la vérité. Si vous restezdans les limites permises, examinant les erreurs romaines, sans passion et sans haine, vous gardant de les ridiculiser pour gagner la sympathie de votre auditoire, il vous accusera de manquer d’audace, de rester au-dessous de la vérité. Mais où sa sympathie cessera, ce sera le jour où vous prêcherez la Bonne Nouvelle du Salut gratuit et la repentance. Les applaudissements deviendraient facilement des sifflets, votre salle se videra et vous n’aurez plus bientôt que quelques auditeurs dispersés sur des bancs presque vides. On vous dira que vous n’êtes qu’un prêtre, tout pareil aux prêtres catholiques et que toutes les religions se valent… Cette grossière erreur colportée dans toute la France par les commis en athéisme, conférenciers socialistes et libres penseurs, est acceptée par la foule comme parole d’Évangile.

C’est votre faute, dira-t-on ! Pourquoi employer ces termes démodés de conversion, de Salut gratuit ? Changez votre vocabulaire ? Si ce n’était que cela ! Mais faudra-t-il avoir recours à cet expédient pour évangéliser ? Arriver au but à force de détours, gagner les âmes en flattant les passions humaines ? Nous contenterons-nous, dans tel milieu, de présenter un Christ amoindri ? Paul, le vaillant apôtre, s’adresse aux classes les plus diverses. Toujours, aux Romains comme aux Grecs, aux illettrés comme aux savants, disons, aux campagnards comme aux ouvriers, il annonce Christ crucifié, il ne veut pas savoir autre chose. En suivant une ligne de conduite opposée, com-ment pourrons-nous allier la fidélité avec la vérité ?

Voici une autre classe de catholiques auxquels nous avons souvent à faire dans nos œuvres d’Évangélisation. Ce ne sont plus des anticléricaux, [mais] ce sont des gens toujours prêts à se vendre au plus offrant. Le soir de ma première conférence àCransac, il y aura bientôt quatre ans, une femme vint m’aborder: « Monsieur, je veux me faire protestante, que faut-il faire pour être membre de votre église ?» Longtemps je parlai du Salut à cette femme, croyant me trouver avec une habituée de nos conférences. Je m’informai ensuite, et j’appris avec douleur que c’était la première fois qu’elle venait au temple. Son mari était malade depuis longtemps, c’était la misère, il fallait s’adresser « au protestant » qui pouvait vous être utile et, pour provoquer les largesses, demander à être des siens. Cette femme, je ne l’ai jamais revue depuis.

De tels faits se reproduisent incessamment. Les uns avouent naïvement et d’emblée leurs intentions, telle cette femme qui, un jour, vint trouver l’évangéliste, lui avouant cyniquement qu’elle se ferait protestante s’il voulait lui donner 50 Francs pour acheter un âne. D’autres y mettent un peu plus de formes, entrent moins vite en besogne, mais la conclusion est toujours la même : ils font étalage de leurs griefs contre les prêtres, croyant sans doute nous être agréables, et terminent invariablement ainsi : « Vous êtes bon, si charitable, vous aidez les malheureux ; je veux être des vôtres ».

D’autres encore viennent régulièrement pendant de longs mois. Vous les croyez près du Royaume des cieux, tant ils paraissent convaincus ; mais au moment de recevoir dans l’Église, sur leur demande, ces nouvelles recrues, si vous leur déclarez que vous n’achetez pas les consciences, ils disparaissent.

Voici des pauvres qui réclament votre visite. Quelle angoisse de constater que, ce qu’ils attendent, ce ne sont pas tant les consolations de l’Évangile, que la pièce d’argent qui doit les aider. La charité est un grand devoir, mais lorsque la pauvreté est le fruit du vice, lorsque vous savez que votre aumône sera mal employée, n’est-ce pas un devoir de s’abstenir ? Le prêtre catholique, ce n’est pas rare, laisse glisser la pièce pour un paroissien qui semble lui échapper. La laisserons-nous glisser pour faire un mauvais prosélyte qui sera toujours un mauvais protestant ?

Notre mentalité protestante répugne à de tels moyens. Nous laisserons-nous aller à d’aussi misérables marchandages ? Non, n’est-ce pas ? Nous aurions pu gagner ainsi une foule de gens, grandir en nombre. Il nous aurait suffi de petites largesses, on se contente de peu. Je pourrais citer des faits : une robe donnée à un enfant suffit pour attirer toute une famille. Mais, quels prosélytes ? Quels protestants ? Oh, ne comptez pas sur eux pour faire quelques sacrifices ! Ils sont venus à vous pour recevoir. Comment présenter l’Évangile à de tels auditeurs, plus intéressés qu’intéressants ? Pour les atteindre, y aurait-il une manière spéciale ?

Faire des prosélytes peut devenir une grande tentation quand on travaille dans une œuvre d’évangélisation. Et, cependant, c’est un noble but, vers lequel tendent nos efforts ; mais ce n’est point le but final. Nous ne considérons le changement de religion que comme un moyen pour arriver à la vraie conversion. Hélas, la vraie conversion est rare, et l’œuvre commencée s’arrête souvent au prosélytisme. C’est un changement de drapeau, disons de manteau religieux, car souvent ce n’est pas un drapeau, puisqu’on n’ose pas le déployer.

Je recevais ces derniers jours quelques lignes de M. le pasteur V. auquel j’avais signalé et même recommandé un jeune ménage de nos disséminés parti il y a quelques mois pour la grande ville. Le mari est un ancien élève du catéchuménat de Tonneins, la femme une des plus anciennes prosélytes de notre œuvre. « Je les ais reçus cordialement », m’écrit M. V., « mais M. et Mme X…, à qui j’avais envoyé tous les renseignements désirables quant à notre Église, n’ont pas reparu, ils ne sont pas venus une seule fois au culte et n’ont répondu à aucune de nos avances ». De tels faits sont nombreux et décourageants. Avec de telles recrues, et elles ne sont pas rares, la France de demain ne sera pas plus protestante que celle d’aujourd’hui.

Protestantiser la France est le moyen, la christianiser est le but. Mais, vraiment, ce moyen n’a-t-il plus aucune valeur ? Oh ! Si tous nos prosélytes pouvaient passer par la Nouvelle Naissance ! Cela est l’œuvre divine. Si d’eux on pouvait dire, non seulement qu’ils ont changé de religion, mais qu’ils ont pris une religion qui les a transformés, ce serait la plus belle prédication en faveur de l’évangélisation de notre pays qui peut devenir et deviendra chrétien, c’est mon espérance ! […]

Ingrand, évangéliste. Journal de l’Évangélisation, 1907, pp. 274-277.

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