Vers le colportage biblique -2

1830 : objectif : les routes de France !

    L’accélération de la distribution biblique après les Trois Glorieuses se lit dans les rapports de la société mère de Londres. La seule agence de Paris, dirigée par le professeur Jean Daniel Kieffer, vendit 40017 exemplaires au cours de l’année 1830, dont 18746 pour le seul dernier trimestre1. Les stocks de Nouveaux Testaments dans la version De Sacy furent rapidement épuisés.

    Cette traduction était due à l’érudit janséniste Louis Isaac Lemaistre de Sacy (1613-1684). Ce fils de huguenot avait rejoint le groupe de Port-Royal et réalisé à partir de la Vulgate une version de la Bible de grande qualité littéraire. La traduction du Nouveau Testament fut publiée à Mons en 1667. Éditée dans un contexte catholique, elle disposait de toutes les approbations épiscopales nécessaires. Les sociétés bibliques protestantes distribuèrent pendant tout le XIXe siècle ce Nouveau Testament Lemaistre de Sacy qui pouvait théoriquement être accepté dans les paroisses catholiques. Son seul défaut était une orientation théologique très portée vers la prédestination, mais cela ne gênait guère les Calvinistes français !

    Les chiffres de distribution de la version De Sacy sont un précieux indicateur de la pénétration des colporteurs en milieu catholique à partir de l’été 1830 :  « J’ai été déçu d’apprendre dans votre dernière lettre », écrivit alors un correspondant anonyme du professeur Kieffer, « que vous n’avez plus de Testaments De Sacy en stock dans votre dépôt. Comme mon objectif est particulièrement dirigé vers les Catholiques romains, cette édition m’est absolument nécessaire pour mes courses de colportage2 ».

Earl street. Pour le blog de Jean-Yves Carluer

Le siège de la Société biblique britannique, Earl Street, Londres, vers 1850

    A la fin novembre, un responsable réformé remercie Londres de ce qu’il a pu enfin recevoir 200 Testaments De Sacy : « Je les ai fait parvenir à mes colporteurs et pratiquement tout à été distribué. Je renouvelle ma demande de m’en faire parvenir d’autres. Pourrais-je être servi en priorité, car ma demande est réellement urgente ? Je suis en manque de 600 copies, et peut-être vous en commanderai-je d’autres à la fin de ce mois, car nous n’avons jamais eu autant de possibilités d’en distribuer3 ».

    Le brusque accroissement de la demande dès l’automne 1830 posa problème au comité de la Société Biblique Britannique qui éditait les Écritures en français. Et il ne s’agissait encore que d’initiatives éparses, émanant de régions où le colportage évangélique avait timidement commencé à se mettre en place dans les dernières années de la Restauration. J’en identifie principalement trois : le piémont pyrénéen où agissaient les pasteurs Chabrand et Pyt, Paris où les dames de la Société Biblique auxiliaire sont actives en relation avec les ouvriers de la capitale, et le Nord de la France où était né le colportage biblique autour d’Esther Carpentier. Les rapports de la société de Londres mentionnent une forte demande dans la région d’Hargicourt.

    C’est pour répondre au mieux à toutes ces sollicitations que la British and Foreign Bible Society députa en France une commission de trois membres du comité britannique, comprenant un des censeurs financiers de la société.

     Il ne s’agissait pas seulement en effet d’approvisionner les dépôts. Il fallait définir la meilleure stratégie pour ce qui s’annonçait être une opportunité unique. A tort ou à raison, les responsables évangéliques estiment que l’évolution du royaume de France vers la liberté annonce un de ces Réveils dont ils rêvent depuis des années. Ils imaginent alors que la libre diffusion des Écritures pourra suffire à déclencher le puissant mouvement de foi qui bouleversera la France. Ce Réveil, il faut, dans un premier temps, le préparer et le favoriser sur les plans éditorial et commercial. Toutes sortes de décisions sont en attente : doit-on vendre à perte pour amorcer une distribution de masse ? Doit-on multiplier les dépôts locaux ? Dans quelle mesure s’appuyer sur les communautés protestantes, quand bien des sociétés bibliques locales sont frileuses à l’idée d’aller en direction des les catholiques ? L’historienne Alice Wemyss, dont le travail privilégie l’étude des conflits interne au protestantisme, fait état des multiples frictions apparues au cours de ces débats4.

     Ce qui est sûr, c’est que le système de distribution mis au point par Charles Dudley vingt ans auparavant semble obsolète. Bien adapté à un public « captif », celui des communautés protestantes, il ne l’est plus dans une stratégie conquérante en direction des catholiques. Bonne nouvelle, les progrès constants des techniques d’impression rendent possibles un abaissement des coûts et une commercialisation aisée. La vente se sera fera désormais en seule fois, et la diffusion sera confiée à des colporteurs le plus souvent professionnels, encadrés par des bénévoles protestants.

     Ce système est expérimenté à Paris ou à Toulouse, avec suffisamment de succès pour que le comité local et informel de l’Agence française propose son extension à tout le pays dès l’été suivant (1831) dans les colonnes du journal Les Archives du Christianisme : «  Depuis la fin de mai, plus de 2000 Bibles et près de 1600 Nouveaux Testaments ont été vendus à Paris, à des prix fort réduits, par le moyen de colporteurs choisis avec discernement par les amis de la Parole de Dieu qui les ont employés. Nous signalons ce fait pour engager beaucoup de chrétiens à employer ce même moyen de répandre l’Écriture Sainte et à profiter de la liberté avec laquelle elle peut être aujourd’hui colportée et vendue partout5 ».

Jean-Yves Carluer

1BFBS, Rapport annuel, 1831, p. XVIII.

2Idem, p. XX.

3Idem.

4Alice Weymiss, Histoire du Réveil, 1790-1849, 1977, p. 198.

5Les Archives du Christianisme, août 1831, p. 384.

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1830 : vers le colportage biblique -1

Des sociétés bibliques profondément déchirées

Chacun sentait bien, après les événements de Juillet 1830, qu’une ère nouvelle s’ouvrait où rien ne serait plus comme avant.

La charte révisée, selon les désirs du nouveau roi des Français, Louis-Philippe 1er, accordait la liberté de la presse dans son article 7, ce qui laissait espérer celle du colportage. La religion catholique, autrefois officiellement celle de l’État, n’était plus celle que « de la majorité des Français ». Continuer la lecture

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Le Réveil en Russie

    1878 : un tournant !

    Lord Radstock est considéré comme le fondateur des Églises évangéliques en Russie qui rassemblent aujourd’hui plus d’un million de fidèles. C’est le principal titre de gloire de notre baron britannique

     Que s’est-il passé ?

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Contre la distribution biblique -2

Une offensive qui ose s’assumer…

    Nous avons brièvement présenté, dans notre dernier article, le pasteur Henri Meynadier, et son ouvrage Plaidoyer pour les sociétés bibliques. L’intérêt majeur de ce livre résidait dans sa deuxième partie. L’auteur s’est en effet attaché à réfuter les arguments qui pouvaient être émis contre une large diffusion des Livres saints.

    Toute la seconde partie de l’ouvrage, à partir de la page 84, s’intéresse en effet « aux préventions dont les sociétés bibliques font encore l’objet ». Continuer la lecture

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Contre la distribution biblique…

Des protestants encore opposés à la diffusion de la Bible en 1820 ?

    C’est un thème que les rapports officiels des sociétés bibliques hésitaient à aborder et qui était apparemment peu discuté dans l’intimité relative de leurs comités.

    La réalité est pourtant incontestable. En ce début du XIXe siècle, la distribution des Écritures se heurte à une opposition importante, même à l’intérieur des milieux protestants. Continuer la lecture

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Lord Radstock -2

Les timides débuts d’un ministère en avance sur son temps.

    Le futur Lord Radstock est revenu de Crimée dans son pays natal avec la ferme intention de consacrer sa vie au témoignage de l’Évangile. Continuer la lecture

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Lord Radstock -1

La jeunesse de Lord Radstock

     Ce revivaliste britannique est encore largement inconnu des lecteurs français qui découvrent éventuellement son existence au hasard d’une fiche biographique rédigée par son ami Ruben Saillens. Aucun ouvrage en français ne lui est consacré, quand bien même il décéda dans notre pays au cours d’une campagne d’évangélisation à Paris en 1913. Une recherche un peu plus approfondie sur internet livre aux curieux des indications contradictoires, puisqu’il est considéré comme le père du mouvement évangélique en Russie ou un précurseur du pentecôtisme. La confusion est encore plus grande sur son appartenance confessionnelle. Cet anglican a longtemps été considéré comme un darbyste (Frère de Plymouth). Or, une de ses seules photographies en ligne sur un site en langue française le représente à l’inauguration de l’église baptiste de Colombes(1). Ce prédicateur très doué n’était pas non plus pasteur et n’avait bénéficié d’aucune consécration au ministère. Visiblement, Lord Radstock était totalement inclassable. Aujourd’hui, les progrès de la recherche historique sur le mouvement évangélique permettent d’y voir plus clair. Continuer la lecture

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Le dimanche d’un pasteur cycliste en bas-Poitou (1900)

A la recherche des protestants disséminés en Vendée.

    Depuis les années 1850, au moins, les campagnes protestantes se vident. Les groupes isolés sont les plus vulnérables et il disparaissent de façon inéluctable. Exode rural et déchristianisation se conjuguent au sein de la modernité pour détruire l’ancien tissu huguenot. Même en Vendée, terre très catholique, 3500 Réformés subsistaient en 1850. Ils avaient résisté jusque-là, même pendant la Révolution, pris en étau entre les « Chouans » et les « bleus ». Continuer la lecture

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Evangile et littoral -3

Lady Beauchamp, évangéliste en Normandie

    Lady Caroline Proctor-Beauchamp, plus simplement connue en France comme Lady Beauchamp, de son nom de jeune-fille Caroline Esther Waldegrave devint veuve en octobre 1874. Elle passa désormais sa vie en voyages et en missions d’évangélisation.

    A la fin de l’année 1881, le journal des Églises méthodistes de France, l’Évangéliste, signalait à ses lecteurs un projet concernant le littoral du Pays d’Auge :

    « Une sœur de Lord Rastock, Lady Beauchamp, est venue s’installer à Honfleur pour un mois avec deux de ses filles1 et deux bonnes amies. Ces dames tiennent des réunions et font des visites de concert avec M. Baker, jeune proposant de Rouen et définitivement installé à Honfleur sous la direction de M. G. Welpton, du Havre 2».

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Evangile et littoral -2

Les soirées de Langley Hall.

Nous avons brièvement présenté sur ce site les trois enfants du vice-amiral George Waldegrave, deuxième Lord Rastock, et de son épouse Esther Caroline Paget. Tous les trois sont devenus des chrétiens engagés, que l’on classe au premier rang des « grands laïcs évangéliques » de l’époque victorienne. Les deux sœurs Waldegrave et leur frère, le troisième Lord Rastock (1833-1913), étaient très liés, et leur engagement spirituel évolua de façon semblable. Un de leurs points communs était la proximité avec Reginald Radcliffe et le célèbre missionnaire Hudson Taylor dont ils ont largement financé l’oeuvre en Chine. Continuer la lecture

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Evangile et littoral -1

Les enfants de l’Amiral

Un nouveau chapitre du « Réveil naval » s’ouvre au tournant du second XIXe siècle.

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Des pasteurs mieux connus…

Une étude sur les pasteurs pentecôtistes…

L’ Association des Pasteurs de France, présidée par Evert Veldhuizen, vient de publier les actes du colloque « les pasteurs, acteurs avec les temps », qui s’était tenu l’année passée à l’ Institut Protestant de Théologie à Paris, les 14 et 15 mars 2016. Continuer la lecture

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Henry Cook -2

Henry Cook, des enfants des rues à l’évangélisation côtière…

On ne sait exactement quand Henry Cook débuta son ministère bénévole auprès des enfants des rues. Il mit probablement sur pied cette œuvre à la fin des années 1840. L’agglomération de Portsmouth représentait la plus grande concentration industrielle de la côte sud de l’Angleterre et les besoins y étaient énormes, aussi bien sur le plan spirituel que sur le plan social. Continuer la lecture

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Henry Cook -1

Henry Cook (1824-1896), fondateur de la Mission des Marins de Gosport.

La Mission des marins de Gosport, alias Mission sur les côtes anglaises et françaises, un temps dénommée Portsmouth and Gosport Seamen’s Mission, est un acteur à peu près inconnu de l’évangélisation des côtes de la Manche et de l’Atlantique à la fin du XIXe siècle. Continuer la lecture

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Evangéliser en 1875 : les conseils de la Mission Mac-All

     Les instructions de Robert McAll à ses collaborateurs étaient très novatrices. Sous une apparence révolutionnaire pour l’époque, elles s’inscrivent en fait dans le courant de sécularisation des formes du témoignage évangélique, qui avaient déjà marqué les réunions de Réginald Radcliffe en 1861, Cette sécularisation, sous forme de militarisation, qui étonnera quelques années plus tard le public des réunions de l’Armée du Salut. Continuer la lecture

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1830 : Un premier bilan décennal pour les sociétés bibliques

Esquisse d’une géographie de la diffusion de la Bible en France en 1830.

     Ce 21 avril 1830, les distingués membres du comité de la Société Biblique de Paris se pressent dans la grande salle de l’hôtel particulier de Lubert, rue de Cléry, sous les verrières où Mme Vigée-Lebrun avaient exposé ses tableaux peu avant la Révolution. Ils ne savent pas que, quelques mois plus tard, la Révolution de Juillet allait bouleverser pour un temps les conditions du colportage dans le pays.

    Pour l’heure, comme à l’habitude, cette assemblée générale est l’occasion de faire le point sur la diffusion biblique en France après une décennie de travaux fructueux, mais, comme toujours, un peu décevants pour leurs commanditaires. Le rapporteur du comité, le jeune banquier Henri Lutteroth (1802-1889), présente en cette occasion une remarquable synthèse du travail écoulé qu’il est presque inutile d’expliciter, tant elle est claire et intelligente. La langue seule a un peu vieilli, mais on y reconnaît la clarté de style du futur journaliste du Semeur.

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1830 : Un nouveau contexte pour les colporteurs

Une transition brutale…

Le 26 juillet 1830, la crise politique qui couvait entre « libéraux » et « ultras » se transforme en révolution. Un changement de régime rapide, sinon sanglant, que l’on a appelé les « Trois Glorieuses » chasse en quelques jours le vieux roi Charles X pour finalement le remplacer par un de ses cousins, Louis-Philippe 1er. Continuer la lecture

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Aux origines de la Mission Populaire (2)

La première réunion de la Mission Populaire à Belleville

Robert et Elisabeth Mac All prennent congé de leur Église de Hadleigh dont les membres, malgré le chagrin que ce départ leur causait, donnèrent finalement leur approbation. M. et Mme Mac All se préparèrent à passer, comme ils disaient, leur Rubicon, c’est-à-dire à se fixer à-Paris.

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Aux origines de la Mission Populaire Évangélique

Le Macédonien de Belleville

    Nous empruntons les pages suivantes à un ouvrage manuscrit du sénateur Eugène Réveillaud, qui fut un des premiers collaborateurs du pasteur McAll, fondateur de l’oeuvre qui s’appela d’abord Mission parmi les ouvriers, puis, après 1889 Mission Populaire Évangélique de France1. Cette œuvre eut un impact déterminant sur l’évangélisation protestante dans les pays francophones. Le manuscrit d’Eugène Réveillaud s’intitulait  Livre des actes de la M.P.E. Continuer la lecture

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1894 : Le Havre en feu

L’Armée du Salut dans la ville portuaire

La première réunion salutiste du Havre fut l’occasion d’un chahut mémorable. La « Maréchale » Catherine Booth, la fille aînée du fondateur de l’Armée du Salut, remarquable oratrice, était certes habituée aux grandes bousculades qui accompagnaient ses conférences depuis plus de 10 ans. L’accueil que lui réservèrent quelques dizaines d’extrémistes est resté dans les annales de la ville. Continuer la lecture

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