1830 : vers le colportage biblique -1

Des sociétés bibliques profondément déchirées

Chacun sentait bien, après les événements de Juillet 1830, qu’une ère nouvelle s’ouvrait où rien ne serait plus comme avant.

La charte révisée, selon les désirs du nouveau roi des Français, Louis-Philippe 1er, accordait la liberté de la presse dans son article 7, ce qui laissait espérer celle du colportage. La religion catholique, autrefois officiellement celle de l’État, n’était plus celle que « de la majorité des Français ».

De plus le contexte politique parisien était résolument anticlérical. L’Archevêché de Paris avait été pillé une première fois en juillet 1830 pendant la révolution. Une nouvelle émeute, en février de l’année suivante, mit carrément à sac la résidence épiscopale, l’église voisine de Saint-Germain-l’Auxerrois et même en partie la cathédrale Notre-Dame. Le clergé catholique courbait le front sous l’orage et certains protestants pouvaient espérer que les temps leur étaient favorables.

Fallait-il, par exemple, dans ces conditions, conserver les divers compromis qui avaient présidé à la reconnaissance officielle de la Société Biblique de Paris, à commencer par l’engagement de ne pas proposer les Écritures aux catholiques de France ?

Cela faisait plusieurs années que la Société de Paris était tiraillée par des désaccords croissants, à l’image de sa sœur aînée, la Société biblique britannique. C’était même de Londres qu’étaient partis les principaux conflits, attisés par le fossé béant qui séparait de plus en plus les pasteurs libéraux de leurs confrères revivalistes que l’on désignait sous le nom d’évangéliques, parfois d’orthodoxes et même bientôt de « méthodistes » ou de « momiers ».

Trois grandes pommes de discorde…

Les membres des comités, que ce soit à Paris ou à Londres, avaient une position divergente aussi bien sur le contenu des Bibles commercialisées que sur l’extension de leur distribution.

Un livre deutérocanonique (ou apocryphe). Bible Cardinal Liénart 1955.

Je vais passer rapidement sur le problème des versions et du choix des livres bibliques proposés, ce n’est pas le sujet principal de mes travaux. Le lecteur intéressé se reportera à l’annexe de ce chapitre, qui aborde, en particulier, ce que l’on appelle le problème du canon des Écritures. Une sérieuse difficulté est apparue dans ce domaine quand la partie la plus évangélique des membres des comités voulut ne garder du texte de l’Ancien Testament que les livres considérés comme authentiques par les Juifs eux-mêmes. Cela excluait les ouvrages que les Catholiques appelèrent « deutérocanoniques » à partir de la Contre-Réforme du XVIe siècle.

En 1826, la société biblique de Londres prit une décision radicale : elle décida de ne plus éditer ni vendre d’ouvrages qui comprendraient ces livres. Plus même, elle cessa d’accorder ses subsides aux sociétés auxiliaires qui continueraient à les diffuser.

La Société Biblique Protestante de Paris décida de ne pas choisir son camp et continua à approvisionner les paroisses en fonction de leurs demandes. Or, en 1820, beaucoup de protestants français étaient attachés aux textes traditionnels. Ce n’est que très progressivement que les Bibles avec « apocryphes » disparurent. Il en reste d’ailleurs encore aujourd’hui quelques-unes, ouvertes en grand sur les tables de communion des temples !

La Société de Londres manifesta sa mauvaise humeur en diminuant ses subventions à la Société Biblique Protestante de Paris et en favorisant sa propre agence locale dirigée par le professeur Kieffer. Cette agence joua désormais un rôle clé en France.

Le problème des versions, c’est-à-dire des traductions dans notre langue, était aussi un point de friction entre Libéraux et Évangéliques. Ces derniers étaient très critiques vis à vis des versions nouvelles dans lesquelles ils avaient tendance à identifier des innovations et des remises en question de l’autorité des Écritures. A cause de cela, les colporteurs francophones proposèrent encore pendant un siècle des traductions vieillies ou même carrément obsolètes comme celles de la vieille Bible Ostervald.

A qui donc proposer l’Écriture Sainte ? Telle était l’interrogation fondamentale, puisque la limitation initiale aux seuls protestants n’était plus à l’ordre du jour. Pourtant, la majorité du comité de la société de Paris décida de ne pas porter ses efforts en direction des catholiques en s’appuyant sur deux arguments : Une entreprise aussi colossale dépasserait largement les ressources de la société biblique et mettrait en péril la distribution auprès des seuls protestants. Or celle-ci était loin d’être achevée dans le royaume.

Seul l’appui déterminé de la société biblique britannique, aux ressources considérables, permettrait de dépasser l’impasse financière, mais il faudrait en accepter les choix théologiques.

Une scission inévitable ?

Voilà pourquoi l’ensemble des questionnements aboutissait à un choix pratique simple : rester limité à la distribution parmi les protestants de Bibles chères, éventuellement avec les écrits deutérocanoniques ou des traductions modernisées, ou bien tenter l’aventure d’une diffusion à l’ensemble de la nation de Bibles à un prix raisonnable, mais dans une langue un peu vieillie…

En 1833, quatre membres du comité de la société de Paris démissionnèrent. C’étaient Philippe Albert Stapfer (1766-1840), Henri Lutteroth (1802-1889), Henri François Juillerat (1781-1867), dit Juillerat-Chasseur, et Frédéric Monod (1794-1863). De tendance évangélique, ils étaient tous les quatre proches de l’agence française de la Société biblique britannique.

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

Le premier conflit qui avait éclaté à Londres était celui des livres de l’Ancien Testament que les protestants appelaient « apocryphes » et les catholiques « deutérocanoniques ». En fait, les racines du problème dataient d’avant la Réforme. Le Concile de Trente en 1546 avait reconnu une valeur spirituelle de référence à certains textes anciens souvent rédigés en langue grecque présentés comme un second canon des Écritures inspirées. Il s’agit des livres de Tobie, Judith, les deux récits de Maccabées, la Sagesse, le Siracide, Baruch, la Lettre de Jérémie, ainsi que quelques chapitres d’Esther et de Daniel qui ne figurent pas dans le canon hébraïque.

Le Réformateurs protestants, avec Luther, considéraient que ces textes avaient un intérêt documentaire. Ils figuraient à ce titre dans les anciennes éditions des Bibles réformées et luthériennes, celles-là même qui valaient alors aux huguenots les prisons et les galères !

Le mouvement biblique du XIXe siècle était très réservé à leur sujet, surtout parmi les représentants du courant évangélique. L’opinion de ces derniers était que les responsables catholiques ne faisaient figurer les livres deutérocanoniques dans leurs éditions que parce l’on pouvait parfois y trouver des arguments en faveur du dogme catholique, par exemple la prière pour les défunts.

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