Henri Tronchin

Un colonel pour les colporteurs genevois

    A un régiment de soldats, il faut un commandant d’unité. Il se trouve qu’Henri Tronchin (1794-1865), le premier responsable du département du colportage de la Société Évangélique de Genève a également été effectivement lieutenant-colonel fédéral d’artillerie. Sa famille était originaire du Midi de la France. Elle avait trouvé refuge à Genève à l’époque de la Saint-Barthélemy et y avait fait souche.

    Les Tronchin s’étaient agrégés depuis le XVIIe siècle au réseau des grandes familles patriciennes de la cité et avaient connu une ascension sociale qui les fit parfois abandonner pour un temps les rives du Léman. Le pasteur Théodore Tronchin représenta Genève au synode de Dordrecht en 1618. Au siècle suivant, les Tronchin les plus éminents sont François, médecin de Voltaire, et son cousin Robert, le banquier. Ces derniers étaient assez peu portés vers le domaine spirituel1. Il était d’usage, dans cette famille au XVIIIe siècle, de s’essayer à la carrière des armes à l’étranger avant de briguer les honneurs au service de Genève. Cela n’empêchait pas de poursuivre l’enrichissement familial. Robert, par exemple, était propriétaire d’un bel hôtel particulier dans le faubourg Saint-Honoré. Mort célibataire, il laissa sa fortune à son frère Jean-Louis Robert Tronchin et à son unique neveu, Henri.

    L’argent familial, une fois acquises des propriétés à Genève et dans les paroisses environnantes, fut affecté à la fois à des usages culturels, comme des collections de tableaux, et dans diverses œuvres de bienfaisance. Cela renforçait par la même occasion le prestige de la famille et assurait les nominations au sein des conseils de la ville.

Henri Tronchin cité par Jean-Yves Carluer

Le colonel Tronchin vers 1860 (huile sur toile, en vente chez Koller)

    Henri Tronchin (1794-1865), né dans la propriété de son père à Lavigny, poursuivit la voie tracée par ses aïeux. Après avoir suivi des études de lettres à l’Académie de Genève, on le voit très jeune capitaine d’artillerie à cheval dans l’armée néerlandaise. Il se marie en 1824 avec Louise Emma Calandrini, d’une famille de banquiers genevois alliée aux Tronchin. Ils eurent deux enfants, dont une fille, Hélène (1828-1905), amie de Joséphine Butler, épouse du seigneur de Gingins, militante féministe protestante, pionnière de la lutte contre la prostitution.

    Henri Tronchin garda toujours un esprit aristocratique qui s’accordait bien avec le titre de Tronchin de Lavigny qui lui est souvent accordé dans les annuaires de l’époque. Le Genevois avait fait démolir puis rebâtir entre 1821 et 1824 son château natal sur la route de Morges, qu’il utilisait comme résidence d’été, une « campagne », comme on disait alors en Suisse romande, sur un coteau qui surplombait le lac.

     Je n’ai pas trouvé de documentation sur la conversion d’Henri Tronchin, mais il est acquis qu’il fit partie des jeunes hommes qui soutenaient César Malan puis s’engagèrent à la suite de Frédéric Gaussen pour créer la Société Évangélique. Rapporteur général de la cette oeuvre dès le printemps 1833, il en devient momentanément président de 1834 à 1839.

     Henri Tronchin n’était ni un théologien ni un orateur prolixe. Du haut de la tribune, sa parole était rare et ses interventions courtes quoique percutantes. Le colonel s’est, par contre, révélé un remarquable organisateur et un grand meneur d’hommes. On lui doit, ainsi qu’à son collègue P. Vaucher, la mise en place du département du colportage qui devient progressivement l’activité majeure de la Société Évangélique de Genève. Henri Tronchin a fait de ses subordonnés des colporteurs non pas bibliques mais évangéliques, dans la mesure où la vente de Bibles et Nouveaux Testaments a généralement représenté une part mineure de leur activité. L’essentiel de leurs distributions consistait en divers traités, notamment des ouvrages de nature polémique qui irritaient fort le clergé catholique mais permettait d’enraciner de futures communautés protestantes largement composées de prosélytes détachés de Rome.

     Henri Tronchin réalisa en 1838 un voyage d’inspection des premiers champs missionnaires de la Société de Genève. Il veilla sur ses colporteurs pendant la difficile période du Second Empire et se retira à Lavigny et aux environs de Genève où il décéda dans sa résidence de Vandoeuvres en mai 1865

Jean-Yves Carluer

1G. Valbert, « Le conseiller genevois François Tronchin et ses relations avec Voltaire », La Revue des Deux Mondes, 1895, p. 205-216. Voir aussi du même auteur, Le conseiller François Tronchin et ses amis Voltaire, Diderot, Grimm, d’après des documents inédits, Paris, 1895.

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