Les navires d’évangélisation portuaire -1

L’Annie, premier bateau missionnaire des côtes françaises…

    « Quel est ce navire aux allures toutes pacifiques qui se balance dans le port le long du quai ?

     C’est l’Annie, bateau missionnaire qu’un ami anglais, M. Cook, a envoyé sur nos côtes pour conquérir des âmes à Christ. »

    Pendant plusieurs semaines, l’Annie a fait partie de la mission navale qui y a installé un agent évangéliste, et qui a pourvu aux autres frais de la campagne1 .

     C’est ainsi que le rapport de la Mission Populaire Évangélique pour l’année 1886 présente à ses lecteurs ce premier « bateau missionnaire » alors à quai dans un port de l’ouest de la France. La « mission navale » évoquée est un département créé pour l’occasion de l’oeuvre du pasteur Mc All.

    Plusieurs œuvres protestantes évangéliques ont dû s’associer pour mettre en place les campagnes d’évangélisation portuaires. Du coup, les diverses initiatives qui les ont rendues possibles sont un peu délicates à déterminer.

     Tout commence au cours de l’été 1881. A la fin de cette année-là, le journal protestant La Semaine religieuse de Genève, habituellement bien informé des diverses initiatives évangéliques françaises a publié un intéressant entrefilet :

     « Une sœur de Lord Rastock, Lady Beauchamp, est venue s’installer à Honfleur pour un mois avec deux de ses filles et deux de leurs amies. Ces dames tiennent des réunions et font des visites de concert avec Monsieur Baker, jeune proposant de Rouen et définitivement installé à Honfleur sous la direction de monsieur G. Welpton, du Havre2 ».

     Ces réunions ne sont pas anodines. Elle marquent le basculement du réseau wesleyen du Pays d’Auge depuis Lisieux vers Honfleur. L’historien Jean Guérin décrit ainsi cette mutation : « les méthodistes d’Honfleur relayent les anglicans et reprennent leur chapelle […] Honfleur connaît plusieurs pasteurs marquants, Luc Pulsford, qui exerça son ministère durant de longues années ; Moïse Alain (1919-1933), qui construit en 1932 un nouveau temple3... ».

Une coopération internationale poussée

      Ce basculement a clairement été favorisé par Lady Proctor-Beauchamps, qui venait de prendre en charge le Sailor’s Rest du Havre et qui avait décidé d’appuyer les efforts d’évangélisation méthodistes sur l’autre rive de la Seine. Elle passait son été à Honfleur. Elle demanda l’aide de son frère, Lord Radstock, qui fit appel à un de ses convertis de Saint-Petersbourg, l’homme d’affaires et ministre Bobrinsky, que le tsar commençait à inquiéter à cause de sa foi. Le comte Bobrinsky fit venir son yatch dans le port de Honfleur. Il servit bientôt de base à diverses réunions populaires. Ce yatch s’appelait l’Annie.

      Mais au navire, il fallait un équipage. La Mission parmi les pêcheurs et les marins, basée à Gosport sous la direction d’Henry Cook, qui était justement à la recherche d’un nouveau support d’évangélisation portuaire, décida de fournir les hommes indispensables. L’été suivant, elle réalisa même une croisière sur les côtes françaises de la Manche, comprenant une importante escale au Havre et à Rouen4. L’Annie était tout sauf un bâtiment impressionnant, c’était un simple sloop ponté de 100 tonneaux, pouvant abriter 30 personnes dans la cale. L’équipage était des plus réduits : un patron, deux matelots et un mousse. Il faut vraiment se replacer dans le cadre de l’époque, où l’occupation de chaque mètre de quai est l’objet des conversations de fond de port, pour mesurer l’événement que constitue l’arrivée d’un « bateau missionnaire ». Le journaliste du Petit Rouennais , dans un article écrit au vitriol, avait jaugé l’Annie : « un minuscule yatch 5». Son confrère, le Journal de Rouen, n’était pas plus charitable et sa description d’une réunion à bord est digne d’une anthologie : « A tout venant on distribue des images ou des exemplaires de la Bible. Entre-temps aussi, on entonne avec accompagnement d’orgue, un cantique dont la plupart des assistants ignorent l’air ; et la cacophonie qui en résulte serait bien faite pour déconcerter des gens moins flegmatiques et moins convaincus que nos braves prédicants6« .

publié par Jean-Yves Carluer

L’ingénieur Louis Sautter, cheville ouvrière des missions côtières en France (cliché wikicommons)

    Le projet avait reçu l’approbation enthousiaste d’un important collaborateur et donateur de La Mission Populaire évangélique, l’industriel Louis Sautter, célèbre ingénieur protestant qui avait fait fortune dans la mise au point des lentilles de Fresnel qui équipaient les phares.

     Dans une lettre adressée le 16 septembre 1882 au journal méthodiste l’Évangéliste, Louis Sautter rappelait qu’il avait ouvert l’année précédente une souscription pour l’acquisition d’un bateau missionnaire en France. Il se montrait très intéressé par la mission de l’Annie, alors sous la direction du pasteur Gibson : « L’idée de promener le long de nos côtes et sur le cours de nos rivières une salle d’évangélisation flottante est une idée excellente, où l’on trouve juste le degré d’excentricité convenable pour appeler l’attention du public et de la foule, sans être en scandale aux chrétiens les plus timides. Ce que le comte Bobrinski avait fait l’année dernière à Honfleur et ce que Monsieur Gibson vient de faire au Havre en août de cette année.7».

     Le projet de Louis Sautter prendra bientôt corps, même le long de nos fleuves, sous la forme des deux célèbres péniches de la Mission Populaire, la Bonne Nouvelle et le Bon Messager.

(A suivre…)

Jean-Yves Carluer

1Rapport annuel de la Mission Populaire Évangélique de France, 1886, p. 40.

2 La Semaine religieuse de Genève, 30 décembre 1881

3Jean Guérin, « La Normandie, tête de pont de l’implantation du méthodisme en France », in Facettes du Méthodisme en France, dir. Jean-Louis Prunier et Jean-Francois Zorn, Éd. Ampelos, 2016, p. 122

4 D’après Louis Sautter, le propriétaire de l’Annie était alors Henry Cook.

5 Le Petit Rouennais, 25 août 1882.

6 Le Journal de Rouen, 26 août 1882. L’Évangéliste, dans son numéro du 15 septembre 1882, amorce une polémique avec le Journal de Rouen, en affirmant que les orateurs qui s’étaient succédé à bord étaient pour la plupart des ministres consacrés de l’Église réformée, et donc qu’il considérait le terme prédicant comme injurieux.

7 L’Évangéliste, 24 novembre 1882.

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