Les sociétés d’évangélisation méconnues du XIXe siècle : 1) le Crystal Palace Bible Stand en France

    Au tournant du dernier tiers du XIXe siècle, la diffusion biblique a sensiblement évolué en France. Comme on pouvait l’imaginer, l’influence britannique est déterminante dans cette évolution. Au moment où, de l’autre côté de la Manche, le christianisme évangélique tend à se routiniser et perdre de son élan, de nouvelles initiatives surgissent. Ces dernières ne doivent pas se résumer à la création de l’Armée du Salut et au renouvellement de l’évangélisation méthodiste. Le domaine de la diffusion biblique est également concerné, cette fois sous l’impulsion de nouveaux organismes, souvent suscités par des personnalités issues des Assemblées de Frères (Open Brethen)  qui prennent à coeur la communication par l’imprimé.

Un Évangile gratuit à chaque visiteur : le Crystal Palace Bible Stand en France

    Le premier mai 1851, la reine Victoria et le prince Albert inauguraient en grande pompe dans les jardins de Hyde Park la première exposition internationale de l’histoire. Pour abriter les merveilles venues de l’Empire et du reste du monde, les architectes Owen Jones et Joseph Paxton avaient conçu un bâtiment tout aussi exceptionnel, le Crystal Palace, ou Palais de Cristal, immense verrière de près de 100.000 m2. Six mois après, les festivités terminées, il fallut bien démonter l’édifice. Mais, deux ans plus tard, le palais de verre était érigé de nouveau, cette fois dans les faubourgs de Londres, à Sydenham Hill. Désormais, et pour plus d’un demi-siècle, il deviendrait une sorte de parc permanent d’attraction et d’exposition, drainant les foules venues de tout le pays.

Le palais de verre à la fin du XIXe siècle

Le palais de verre à la fin du XIXe siècle

    Un évangéliste du nom de William Clarke eut l’idée d’utiliser cette opportunité pour des distributions systématiques d’Évangiles. Depuis quelques années, Georges Muller, le célèbre fondateur des orphelinats de Bristol, avait innové dans ce domaine : la Parole de Dieu serait offerte gratuitement, tout comme la nourriture pour les pauvres. Cette pratique était en rupture complète avec les principes des sociétés bibliques existantes, pour qui une participation, même modique, était garante d’un intérêt spirituel. L’innovation de George Muller était rendue possible par l’abaissement constant des coûts d’impression, et par le choix de ne distribuer qu’un Évangile, simple portion du Nouveau Testament. La démarche était donc doublement révolutionnaire, puisqu’elle aboutissait également, pour une meilleure utilité spirituelle, à une sorte de désacralisation formelle du Livre, que toutes les sociétés bibliques voulaient présenter jusqu’alors sous un aspect au moins austère et digne. Une telle mutation ne pouvait venir que d’un non-conformiste radical.

Le premier stand à Sydenham en 1862

Le premier stand à Sydenham en 1862

    William Clarke créa un comité qui reçut en 1862 l’autorisation d’installer un comptoir à l’intérieur du Crystal Palace. La distribution pouvait commencer. Le Cristal Palace Bible Stand était né.

L’œuvre se poursuivit sous ce nom jusqu’en 1897. Au cours des années, elle étendit ses activités, participant, par exemple, à l’exposition universelle de Paris en 1867. Les  Archives nationales conservent la photographie du « pavillon en forme de rotonde portant l’inscription « From the Crystal Palace, Sydenham, For the diffusion of portions of Scriptures in different languages »[1].

Un autre tirage conservé dans les archives de la Scripture Gift Mission témoigne du sens symbolique de l’édifice : un octogone à 12 portes, chacune surmontée des caractères d’un des alphabets de la terre, coiffé d’un demi-globe sur lequel flotte fièrement le drapeau marqué « La Parole de Dieu ».  L’image est visible sur le site de http://www.19thcenturyphotos.com/The-Bible-stand-from-the-Crystal-Palace-124958.htm

Selon les documents internes, l’œuvre britannique aurait distribué plus de 2 millions d’Évangiles en cette occasion[2].

    Sans doute encouragée par ce beau succès, la société britannique décida d’installer un représentant à Paris à partir de 1872. Établi au 28, rue Clavel, dans le quartier des Buttes-Chaumont, il était chargé d’établir des relations avec des œuvres qui demanderaient son aide (idem, p. 97). Il est difficile d’en établir la liste exhaustive, même si l’on peut supposer que la Mission Mac All, la Mission Gibson ou l’œuvre de Belleville utilisèrent ses services. Pour ma part, j’ai retrouvé jusqu’en Bretagne la trace d’un stand itinérant subventionné par l’œuvre de William Clarke. La voiture biblique N°2 de la mission baptiste de Trémel a, effectivement, toute l’apparence d’un présentoir mobile.

Le stand itinérant de la Mission Évangélique bretonne de Trémel, (dite voiture biblique N°2) financé par le Crystal Palace Bible Stand.

Le stand itinérant de la Mission Évangélique bretonne de Trémel, (dite voiture biblique N°2) financé par le Crystal Palace Bible Stand.

« J’ai fait construire », écrivait le pasteur Le Coat aux protestants de Jersey, « une voiture assez légère pour être traînée par un cheval. Un côté et un des bouts de la voiture sont aménagés en étagères pour l’étalage de nos livres ; sur le devant il y a une place d’où l’on peut parler et prêcher à la foule… Le colporteur peut au besoin y coucher et n’est pas exposé à passer les nuits dehors »[3]. Le Crystal Palace Bible Stand en avait financé la construction pour 602 francs en 1884[4].

    A partir des années 1870-1880, les distributions systématiques d’Évangiles sont des pratiques courantes de l’évangélisation protestante en Europe. De leur côté les promoteurs du Crystal Palace Bible Stand continuent leur œuvre pionnière, mais sans renouvellement de leurs effectifs. Or William Clarke avance en âge et voit ses forces diminuer par la maladie. Il se rapproche alors en 1897 d’une autre société évangélique, la Scripture Gift Mission (SGM), dont les principes et les méthodes sont très proches. Une réunion commune tenue dans la Maison du Chapitre de la cathédrale Saint-Paul, le 28 octobre, sous la présidence de l’archidiacre William Sinclair, débouche sur la fusion des deux entités. « L’œuvre du Crystal Palace Bible Stand continuera comme avant, et le commun espoir du comité unifié est que les amis de la distribution de la Bible maintiendront l’intérêt qu’ils ont manifesté pendant tant d’années, et que, par leur soutien et leurs prières, ils s’efforceront d’étendre l’efficacité des efforts rassemblés » (Word of Life Magazine, 1898).

    Le stand biblique est effectivement présent dans les années qui suivent, aussi bien à l’exposition de Bruxelles en 1898 qu’à celle de Paris, en 1900. L’action s’est poursuivie encore au XXe siècle. Le Palais de cristal de Sydenham s’écroula dans les flammes lors d’un incendie en 1936, les distributions gratuites et massives d’Évangiles ont continué depuis.

 Jean-Yves Carluer

Notes :

[1] (A. N. F/12, CP/F/12/3238, volume 2).

[2] Publishing Salvation, the story of the Scripture Gift Mission, Londres, 1961, p. 30

[3] (Fonds privé, lettre aux lecteurs du Quarterly (de Jersey), 23 février 1887)

[4] Archives de la Trinitarian Bible Society, procès verbaux du comité directeur, 1884.

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3 réponses à Les sociétés d’évangélisation méconnues du XIXe siècle : 1) le Crystal Palace Bible Stand en France

  1. Susan Cassidy dit :

    Bonjour,
    Je suis en train de faire de la recherche sur mes ancêtres Francais. Mon arrière-grandpère, Medard Harrioo-Chou a été instituteur à la Mission Evangélique Bretonne.Il venait d’Orthez, Basses-Pyrénées. Sa femme s’appelait Marguerite Lassalle. Ma grand-mère (Ida Pauline ou Pauline Ida Harrioo-Chou) est née à Pont-Menou, Bretagne vers 1885 et en 1920 elle s’est mariée à mon grand-père, un ancien soldat américain qui s’appellait Mark Cassidy. Le frère d’Ida, Eugène, est mort dans les premiers jours de la Guerre et son nom est inscrit sur un monument à Trémel. Je ne connaissais pas ma grand-mère (elle est morte dans les 1950s) mais je m’intéresse à l’histoire de son père et de la Mission à Trémel. Je vais lire votre blog pour en apprendre plus.

    Quant à moi, j’ai étudié le francais à l’université et j’ai passé quelques mois à l’Université de Rennes en 1975 et 1977, mais je ne savais pas cette histoire familiale quand j’étais en France. (Je suis désolée ; mon francais n’est plus très fort). I will be interested to read your blog. Merci!

    • JeanYves-Carluer dit :

      Merci pour votre courrier !
      Je suis heureux d’être contacté par un descendant d’un acteur du protestantisme en Bretagne ! Il se trouve, effectivement, que j’ai un certain nombre d’informations sur Médard Harrioo-Chou. Du coup, pour ne pas vous faire attendre (j’en ai pour plusieurs années, si Dieu me prête vie, au rythme actuel pour tout publier sur les protestants bretons !), je vais très bientôt mettre en ligne un document et un résumé de l’oeuvre de l’instituteur Harrioo-Chou à Pont-Menou. Vous trouverez cela sur mon autre site : protestantsbretons.fr. Mais déjà, vous avez de la chance : sur le bandeau de ce site, dans la partie en noir et blanc de 1910, la demoiselle à gauche, avec une robe à pois, est identifiée sur la légende de l’exemplaire à ma disposition : Melle Harrio-Chou, institutrice-missionnaire. Si Médard Harrio-Chou n’a eu qu’une fille, il s’agirait de votre grand-mère. Je publierai, avec l’article, la photo de votre aÎeul.
      A très bientôt, je pense !
      Jean-Yves Carluer

  2. Sue Cassidy dit :

    Bonjour M. Carluer,
    Je suis desolee; je n’avais pas vue votre reponse a mon message jusqu’aujourd’hui.

    J’aimerais bien apprendre plus sur Medard Harrioo-Chou et son epouse, Marguerite Lassalle. Nous n’en savons pas beaucoup; par exemple, pourquoi sont-ils partis d’Orthez pour aller a la Mission Evangelique a Tremel? D’ou venait cette famille au nom un peu etrange? Quelle est l’origine du nom « Harrioo » et pourquoi y a t-il un « Chou » ajoute au nom?

    Je suis Americaine (j’habite a Massachusetts) et ma grand-mere, Ida Pauline (ou Pauline Ida) etait Francaise.
    Please excuse my French! I look forward to learning more from you.

    Sue

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