Du Ruban bleu à la Rue Clavel

     La  troisième étape de l’évangélisation protestante de la France, qui s’épanouit après 1945, se met en place autour des années 1910[1]. Sébastien Fath insiste à juste titre : le  dernier demi-siècle est la phase principale de l’expansion évangélique, qui multiplie ses effectifs dans notre pays de façon exponentielle : des dizaines de fois plus ! Et Daniel Liechti a trouvé la formule-choc pour la caractériser : « une nouvelle Église tous les 10 jours ».

Lieux de mémoire et têtes de réseaux évangéliques :

19, quai de l’Arsenal, Le Havre  et 4, rue Clavel, Paris

    La dynamique d’expansion s’est préparée dès les années 20 du XXe siècle dans deux réseaux : les pentecôtistes et les évangéliques « piétistes ». Je les croyais personnellement assez étanches l’un à l’autre : la culture ADD n’est pas exactement pas la culture FEF, loin de là. La création récente du CNEF (Conseil national des Évangéliques de France) serait le moment fort d’une découverte mutuelle, sous forme de réconciliation.

    Or mes travaux sur les mutations de l’évangélisation qui s’opèrent autour des années 1901-1920 aboutissent à une approche sensiblement différente. Les deux dynamiques nouvelles d’évangélisation de la France qui naissent autour de la première guerre mondiale sont alors encore interpénétrées, au sein d’une spiritualité influencée par les conventions de Keswick.

    A cette époque, les nouveaux réseaux naissants évoluent autour de deux « têtes de pont », deux adresses où se succèdent et sont formés les pionniers. L’une est célèbre. C’est le fameux « Ruban bleu », l’hôtel-restaurant sans alcool tenu par Hélène Biolley sur les quais du Havre depuis 1909. L’ensemble du pentecôtisme français reconnaît ses racines historiques dans les premières cellules havraises du Ruban bleu et de Sanvic.

Une autre vue du Ruban Bleu : c'est l'immeuble étroit en blanc, de l'autre côté du Bassin du Roi, juste à droite de l'Arsenal du Havre (voir la vignette de localisation ci-dessous). L'ensemble urbain photographié ici au début du XXe siècle a été détruit par les bombardements de 1944.

Une autre vue du Ruban Bleu : c’est l’immeuble étroit en blanc, de l’autre côté du Bassin du Roi, juste à droite de l’Arsenal du Havre (voir la vignette de localisation ci-dessous). L’ensemble urbain photographié ici au début du XXe siècle a été détruit par les bombardements de 1944.

Localisation du Ruban bleu : la façade sur la place de l'Arsenal est cerclée de rouge.

Localisation du Ruban bleu : la façade sur la place de l’Arsenal est cerclée de rouge.

L’autre tête de pont me semble à peu près oubliée, c’est l’appartement parisien du quartier de Belleville, au  4, rue Clavel. Il est le siège de la branche française de la Scritpure Gift Mission (Société de distribution gratuite des Saintes Écritures) qui a fait l’objet du précédent « post » de ce blog. Dans l’appartement occupé d’abord par Joe Dutton puis par Edward Arthur Salwey  jusqu’à sa mort en 1946, résident et se croisent les pionniers de l’expansion des Assemblées de Frères et bien d’autres. Citons, entre autres, George Jones, l’évangéliste de la « Baraque des Lilas[2] » ou Henry Johnson, premier secrétaire en France de la CSSM, autrement dit la Scripture Union, qui s’appelle dans notre pays la Ligue pour la Lecture de la Bible. Ruth Salwey, dans l’ouvrage qu’elle consacre à son père, « The Beloved Commander », retrace l’atmosphère des années 20 chez les évangéliques de la rue Clavel :

    « L’œuvre se développa et prit une telle dimension que mon père dut s’assurer l’assistance d’un secrétaire. Une série de jeunes gens, qui avaient ressenti l’appel de Dieu pour la France, furent très désireux de profiter de son offre de pension et logement, et de vivre avec nous « au pair », échangeant un toit contre un service dans la « Société des Écritures Saintes ». L’un d’entre eux fut George Jones, qui devint bientôt plus qu’un aide. Chrétien affermi, il fut le secrétaire particulier de mon père pendant deux ans. Il avait reçu un très clair appel à offrir sa vie pour l’évangélisation de la France, et est maintenant (1961) un des ministères clé des Assemblées de Frères en France… »

« La plupart de ces garçons étaient en relation avec les Assemblées de Frères dans différentes régions d’Angleterre. Habituellement, ils restaient six mois avec nous et suivaient les cours de langue de l’Alliance française le matin. L’après-midi, ils travaillaient dans la mission sous la direction de mon père. Cela apportait chez nous un élément de jeunesse qui était délicieux, et, à leur tour, ils amenaient leurs amis dans l’appartement pour le Week-end. Je me rappelle avec délices de ces groupes spontanés de jeunes… Mon père… s’asseyait dans son fauteuil pendant que j’accompagnais les hymnes au piano, et je n’oublierai jamais les chansons de marins qu’il nous apprit[3]. Il ne manquait pas de se joindre à nous et riait comme un gamin. Les dimanches soir, il y avait au moins 7 ou 8 jeunes, et il nous chantait les chœurs et hymnes de la Ligue pour la Lecture de la Bible[4] ».

Le 4, rue Clavel aujourd'hui (photo Google map). L'étage d'habitation de la famille Salwey était au deuxième (avec un balcon)

Le 4, rue Clavel aujourd’hui (photo Google map). L’étage d’habitation de la famille Salwey était au deuxième (avec un balcon)

    Ce que l’on apprend aussi en suivant la vie du responsable français de la Scritpure Gift Mission, c’est qu’avant d’occuper l’appartement de la rue Clavel, il passa deux années entières avec sa famille… au Ruban bleu ! L’œuvre du Havre lui avait été recommandée par Joe Dutton et un autre pionnier des Assemblées de Frères, alors en poste à Nantes, C. E. Brook. Andrew Salwey apprit le français au Ruban bleu et devint, entre 1920 et 1922, un des responsables de la Mission bretonne du Havre, classée habituellement comme baptiste,  la même que l’on retrouve, quelques années plus tard, comme première Église pentecôtiste de France ! C’est en 1921 que le célèbre évangéliste Smith Wigglesworth fit également une première mission de guérison au Havre. Ruth Salwey affirme, de son côté, avec de nombreux détails, avoir expérimenté une guérison surnaturelle après l’imposition des mains par Hélène Biolley.

    A cette intersection des réseaux naissants, il faut bien sûr ajouter diverses Églises, en particulier baptistes. Ruth Salwey avait essayé dans les années 20 d’implanter en France le One-by-One Working Band (Équipe d’évangélisation par contact individuel), sous forme d’un groupe de jeunes filles[5]. Une des plus impliquées parmi les habituées du 4, rue Clavel, était « Jeanne Blocher, dont le père… était pasteur de la grande Église du Tabernacle. Jeanne était la petite-fille du célèbre Ruben Saillens, le Spurgeon français, fondateur du premier institut biblique d’importance à Nogent-sur-Marne [6]».

    Nous reparlerons très bientôt du Ruban bleu et du 4, rue Clavel.

    Jean-Yves Carluer


[1] Samuel Mours, dans sa désormais classique et irremplaçable, quoique un peu datée, histoire de l’Évangélisation en France, en avait déterminé deux phases, correspondant chacune à un tome de son livre : 1815-1870 et 1870-1914. La césure reste globalement valable

[2] Jean-Pierre Bory, Histoire des CAEF,  13e volet, http://www.servir.caef.net/?p=3621.

[3] Le « Beloved commander » avait d’abord été capitaine de frégate dans la Royal Navy.

[4] Ruth Salwey, The beloved Commander, Londres, 1961, p. 159.

[5] Œuvre d’évangélisation fondée en 1888 par Thomas Hogben.

[6] Idem, p. 157. Jeanne Decorvet-Blocher était la sœur du futur pasteur Jacques Blocher qui « mit tout en œuvre, de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1980, pour structurer les mouvance évangélique en France » (Sébastien Fath, Une autre manière…, p. 444). C’est également lui qui introduisit en France les équipes d’évangélisation de  Jeunesse pour Christ. Ruth Salwey avait juste 20 ans d’avance…

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Une réponse à Du Ruban bleu à la Rue Clavel

  1. Lemonnier-Mercier Aline dit :

    C’était non pas la quai de l’arsenal mais le quai Videcocq !!!

    corfialement

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