Épreuves et miracles au Havre (1836-1837)

Eli Newton Sawtell (1799-1885) – 2

Suite de E.N. Sawtell (1)

      Le pasteur Sawtell débarque avec sa famille au Havre le 16 juin 1836, à l’issue d’un voyage sans encombres. Le missionnaire s’était bien préparé. Il avait entrepris des études de français, ce qui lui permettait, selon lui, d’avoir un niveau correct, du moins pour un relatif débutant. Ce qui l’inquiétait d’avantage, c’était la fragilité des ressources de l’organisme qui le prenait en charge, la Mission des marins de New-York. Mais il partait rempli d’espoir.

     « A mon arrivée […] un petit drapeau imprimé suspendu à une haute fenêtre dans une ruelle étroite et sale était le seul indice indiquant la salle de réunions en location où les marins pouvaient se réunir pour la prière et l’adoration. Quelques livres et quelques feuilles posés sur une longue table centrale, quelques bancs éparpillés pour les auditeurs, et une petite caisse dans un coin pour l’orateur représentaient l’intégralité de l’ameublement. Quoique qu’il fût le local le plus décent du voisinage, cela ne gênait pas le propriétaire du lieu de le transformer en fumoir, dès que les services religieux étaient terminés…[1] »

    Eli Sawtell se met à l’ouvrage. Il n’a accepté de servir comme aumônier des marins qu’à la condition qu’il ait carte blanche pour innover et développer l’oeuvre. Peu de temps auparavant, à Louisville (Kentucky), il avait été à ce point malade qu’il avait eu la surprise de lire son article nécrologique dans un journal de la région. La seconde Église presbytérienne, désireuse de conserver son pasteur en vie, s’était cotisée pour lui offrir un voyage en Chine, puisque les médecins assuraient que seul un séjour à l’étranger pouvait le relever. Mais Eli Sawtell avait décliné l’offre. Il était persuadé que, pour lui, la réalisation d’un grand projet spirituel était aussi importante que le changement de climat pour recouvrer la santé. Il faut reconnaître qu’il avait raison.

    L’état de santé du pasteur s’améliora dès son arrivée au Havre. Il pouvait écrire, quelques mois plus tard, qu’il ne s’était jamais senti aussi en forme depuis plus de 10 ans[2]. Sa famille s’acclimata également et s’agrandit de plusieurs enfants durant son séjour en Basse-Seine.

E. Sawtell recueillit très tôt les fruits de son ministère. Les premiers rapports du pasteur relatent une salle ordinairement bondée, des conversions, un excellent accueil des protestants locaux ainsi que l’appui des autorités. Il lui faut d’urgence trouver et aménager une nouvelle salle en location. C’est le principal facteur de blocage de l’oeuvre des marins au Havre. Les différents aumôniers n’avaient pas manqué de le signaler auparavant.

Bible and Bethel

La Bible, l’ancre et le drapeau Bethel : vignette de la Mission des marins de New-York vers 1837.

    Eli Sawtell est un homme d’une foi toute spéciale, que certains appelleraient un véritable don spirituel particulier. Tout son long ministère, aux USA comme en France, est marqué par des paris financiers audacieux qui sont invariablement couronnés de succès. Il n’hésite pas engager ses propres ressources. C’est ce qu’il fait à la fin de cette année 1836 au Havre. Il emprunte à titre personnel la somme considérable nécessaire pour retenir et aménager une nouvelle chapelle pour les réunions, plus spacieuse et mieux située.

     C’est alors que tombe une nouvelle catastrophique : l’année budgétaire 1836 de la Mission des marins de New-York s’était close sur un important déficit : 15.000 $ de dépenses pour 10.500 $ de recettes ! L’oeuvre doit en conséquence suspendre toutes ses opérations en Europe et rappeler ses aumôniers au printemps 1837. Cela concerne aussi Marseille. Le pasteur De Forest Ely retourne immédiatement aux USA, où il s’occupera désormais d’oeuvres éducatives. Il faudra attendre dix ans pour que le Béthel de Marseille retrouve un aumônier.

    Eli Sawtell est pris de court. Il a rédigé le 12 décembre 1836 un vigoureux appel à contribution en faveur de l’oeuvre de New-York, appel qui ne sera imprimé qu’en avril 1837, le temps que le courrier parvienne aux USA et soit édité.

    Au Havre, l’heure est grave. La petite fille du pasteur échappe de peu à la mort, après que ses vêtements aient pris feu sur elle à la fin du mois d’octobre 1836. Elle s’en remet sans séquelles.

Sawtell reçoit en mai l’ordre de retour et en accuse réception le 2 juin 1837. Mais, le 8 juin suivant, il écrit au comité :

     « Vous avez vraiment mis ma foi à l’épreuve […] Comment puis-je rentrer en Amérique […]dans l’état embarrassé où est la chapelle, et c’est une chose qui me rend perplexe. Ma situation est pire que celle d’un commerçant en faillite, qui assez souvent, de ce qui reste de sa fortune, de quoi trouver dans ses poches de quoi nourrir sa famille. Pour moi, la fin des paiements, c’est la fin de la nourriture – et je n’ai pas besoin de vous expliquer que la prochaine étape dans cette logique, c’est la fin de notre respiration, un échec assez sérieux, en particulier pour qui parle en public. Quelques petits signes me sont cependant parvenus qui m’encouragent à espérer qu’en lançant mon hameçon je puisse attraper un poisson avec de l’or dans sa bouche.

     Il y a quelques jours une charrette à bras s’arrêta devant ma porte avec des poulets, des canards, du poisson, une dinde, une tête et un pied de veau. Toute cette variété n’est pas sans évoquer quelque ressemblance avec le filet [qui descendait du ciel devant ] l’apôtre Pierre. Je soupçonne fortement que la même main qui a descendu le filet vers Pierre a quelque chose à voir avec ce qui s’est passé pour moi. Il apparaît qu’à l’arrivée du bateau de messageries Utica, il leur restait des provisions de vivres fraîches conservées dans la glace qui devaient être rapidement distribuées. Et dans cette distribution, les officiers ont pensé à leur aumônier. Ils ont toujours manifesté un vif attachement à la cause de la chapelle depuis que je suis ici. Que le Seigneur soit béni et qu’ils reçoivent pour leur part mille mercis.

     Depuis plusieurs mois ma garde-robe a manifesté visuellement la dureté des temps et semblait parfaitement adaptée à l’état de crise du monde commercial. Quand j’ai été absolument incapable de faire autrement, je suis allé chez un tailleur pour qu’il prenne mes mesures, sans avoir jamais le courage de lui demander un délai de paiement, ou même l’honnêteté de lui dire qu’il courait un risque. Il semble, cependant, que les capitaines des navires américains (qui sont en nombre croissant, je suis heureux de le dire, à fréquenter la chapelle) avaient remarqué que l’être extérieur du pasteur, pour ne pas parler de l’être intérieur avait besoin d’un sérieux renouvellement […] Ils m’appelèrent et me firent part de leur souhait que je puisse changer mes habits, et de ce qu’ils avaient la somme nécessaire. Je leur répondis que j’attendais justement des nouveaux habits et que je craignais qu’ils ne soient livrés avant que j’aie l’argent pour les payer. Au moment-même où je comptais la monnaie, le tailleur arriva avec les vêtements. Vraiment, me suis-je dit, je n’ai à m’inquiéter ni de rien, ni de ce que j’ai à manger, ni de ce quoi je serai vêtu[3] […]

     J’ai été ensuite très inquiet, car j’avais emprunté plusieurs centaines de francs que je devais rembourser la semaine suivante. Les nuages s’assemblaient et devenaient de plus en plus noirs au-dessus de ma tête au point que je perdais tout espoir. Mon esprit n’était pas peu troublé lors de ma préparation du culte et ma marche vers la chapelle. Il me semblait qu’un sac de cendres me serait mieux allé que mon nouvel habit. J’ai trouvé cependant la chapelle pleine de monde, avec beaucoup que je savais être mes compatriotes. J’ai particulièrement remarqué un homme vif aux yeux noirs qui m’écoutait comme s’il aimait la Vérité. Il demanda à me rencontrer après la prédication, me raccompagna et me fixa rendez-vous le lundi. Je lui montrai [la] lettre [demandant mon retour]. Il s’en alla, mais revint avec cent dollars, les mit dans ma main en disant : « si les vents changent au point d’empêcher mon navire de partir, je serai obligé de vous redemander ceci pour payer ma note d’hôtel ». Mais Celui qui tient les vents dans sa main ne change pas, et la dette devant laquelle j’étais si douteur et incrédule est aujourd’hui payée »[4].

    Que réserve l’avenir ?

 (A suivre)

 Jean-Yves Carluer

 [1] E.N. Sawtell, Treasured Moments, Londres, Robert Burt ed., 1860, p. 69

[2] The Sailor’s Magazine, 24 avril 1837, p. 354.

[3] Épitre aux Philippiens, 4:6.

[4] Lettre du 8 juin 1837, parue dans le numéro d’août 1837 du Sailor’s Magazine, pp. 380-381.

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