Le temps des pasteurs-éditeurs de la Bible (1811-1819) -1

La Bible en des temps troublés !

     C’est une période assez peu connue, sur laquelle nous manquons de sources, et qui représente une phase décisive dans la diffusion de la Bible en France. Tout semble alors possible dans notre pays : les besoins sont énormes, les communautés protestantes se relèvent, et la « soif des Écritures » commence à être palpable, et pas seulement au sein des Églises issues de la Réforme.

C.E. Steinkopff

Le pasteur C. E. Steinkopff, secrétaire de la Société Biblique Britannique, agent de son expansion en Europe centrale et orientale

     Cette petite dizaine d’années représente une sorte de fenêtre de l’histoire, alors même que le continent européen vit des heures sombres et particulièrement agitées sur les plans militaires et politiques. A cause de cela, justement, la décision du pape Pie VII de s’opposer vigoureusement à la libre distribution des Saintes Écritures parmi les catholiques ne peut être suivie d’effets. L’autorité du Saint-Siège est neutralisée dans l’Empire français par la puissance de Napoléon Ier. A l’extérieur, les puissances alliées se dotent progressivement d’une idéologie de « sainte alliance » dont le commun dénominateur serait la Bible, patrimoine de toute la chrétienté. Le Tsar Alexandre 1er autorisa en 1812 la fondation de la Société Biblique Russe en connexion avec Londres, et nous avons vu que l’Allemagne était déjà bien pourvue dans ce domaine depuis quelques années. Le théologien catholique Leander Van Ess, de Marburg, put, malgré l’opposition de sa hiérarchie, proposer une nouvelle traduction et contribuer à la diffusion de 500.000 exemplaires du Nouveau Testament en langue allemande. La mise à l’index par Rome de l’oeuvre de Leander Van Ess n’est intervenue qu’en 1821, signe justement qu’une parenthèse se refermait. Il faudra attendre un siècle avant que le peuple catholique ne redécouvre la liberté de s’approcher de la Bible.

     Mais, alors même que seul les plus avertis pouvaient analyser les enjeux bibliques, les populations vivaient une des périodes les plus agitées et les plus angoissantes de l’histoire. La guerre ensanglante jusqu’en 1815 pratiquement toute l’Europe continentale, de l’Espagne jusqu’à Moscou. La France est occupée une première fois en 1814, puis de nouveau l’année suivante après Waterloo et le bref épisode des Cent jours. C’est aussi un temps de famines qui perdurent dans les premières années d’un nouveau régime mis en place en France sous la tutelle britannique, la Restauration des Bourbons. L’argent manque, même en Angleterre. Les pionniers des éditions bibliques dans notre pays n’avaient que leur foi et leur enthousiasme à opposer à des réalités très compliquées.

     Quelques bonnes nouvelles viennent pourtant nourrir l’optimisme.

     – La première est que le protestantisme a définitivement trouvé sa place dans notre pays. Bonaparte avait refondé les Églises issues de la Réforme sous forme de consistoires, c’est-à-dire bien à sa façon, contrôlées par l’État et soumises sur le plan local aux paroissiens les plus riches. C’est le temps des notables, où seuls les contribuables les plus imposés peuvent figurer dans les conseils presbytéraux ! Le principe sera étendu à tout, et, pour se faire entendre de l’État, il vaudra mieux élire des banquiers ou des marquis dans les comités, surtout de sociétés bibliques !

     – Alors même que la guerre fait rage en Europe et que le blocus continental ferme tout échange entre les puissances en conflit, il est toujours possible de faire transiter des financements et même des Bibles entre la Grande-Bretagne et la France. C’est un des mystères de cette époque. On ne sait si les belligérants s’étaient mis d’accord pour accorder un statut de neutralité aux Saintes Écritures ou si le financement était le résultat de savants montages exploitant les canaux de pays neutres, comme cela avait été le cas via Bâle. Il y avait sans doute des deux. En tous cas, la Société Biblique de Londres peut financer quelques initiatives de pasteurs dynamiques résidant en France. Mais le caractère encore occulte de l’aide britannique ainsi que la nécessité de ne pas attirer l’attention limitent les opérations à des initiatives régionales soutenues par des comités très restreints.

      – Une dernière bonne nouvelle : la liberté religieuse promise par Bonaparte n’est pas remise en cause au retour de la paix en 1815. Les rois de France et les aristocrates qui reviennent au pouvoir en 1815 après des décennies d’émigration avaient découvert et apprécié chez leurs hôtes la réalité du protestantisme. Sauf quelques trublions localisés dans le midi de la France, ils n’ont aucune raison de se méfier des huguenots et même des premiers évangéliques. Ils valident donc la réorganisation napoléonienne. Le danger vient plutôt de la montée d’un courant réactionnaire qui s’affirme progressivement à la fin de la décennie 1810′, au fur et à mesure que le régime de la Restauration rencontre des difficultés intérieures. Ce courant, l’ultracisme, n’envisage d’autre alternative à la menace révolutionnaire que la répression de tout individualisme et l’embrigadement dans une société hiérarchisée dominée par l’Église catholique. La lecture personnelle de la Bible y serait interdite. Voilà pourquoi il devient urgent en 1818 de créer une Société biblique à Paris, réunissant des représentants de toutes les Églises issues de la Réforme et qui offrirait toutes les garanties politiques au nouveau pouvoir, de façon à maintenir et développer une large diffusion des Saintes Écritures auprès des protestants.

  Jean-Yves Carluer

 

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