Reginald Carey Brenton

1915 : Un amiral mexicain évangélise les soldats britanniques en France

      Il y a 100 ans exactement, en février 1915, alors que la guerre s’installait durablement sur le continent, une équipe d’évangélistes bénévoles débarquait au Havre et posait ses bagages à l’hôtel du Ruban bleu. Les fidèles lecteurs de ce blog reconnaîtront parmi eux quelques-uns des « prédicateurs itinérants » caractéristiques des Assemblées de Frères britanniques.      C’est, bien sûr, le commodore Salwey, capitaine de frégate en retraite et représentant en France de la Scripture Gift Mission, accompagné de son épouse et de sa fille. Il profite de quelques mois de disponibilité qui lui restent, car la Navy a décidé de bientôt le réaffecter au service actif, quoique dans une unité non combattante. La famille Salwey est accompagnée de nouveaux collaborateurs, MM. Brett et Hereford. L’objectif est de distribuer le maximum d’Évangiles et de traités religieux protestants auprès des populations françaises, mais surtout dans les camps militaires où étaient regroupés les « tommies », les soldats anglais, sans compter les hôpitaux de campagnes où ils se mouraient par milliers.

      Edward Salwey est rejoint au Havre par un autre évangéliste bénévole, sorte de double ou de frère jumeau du commodore dans la foi, le captain Carey Brenton. Si Salwey est un personnage haut en couleurs, Reginald Orme Carey Brenton ( 1848-1921) l’est encore plus. Je voudrais présenter ici le destin de cet homme assez extraordinaire. Nous le suivrons une autre fois avec son équipe d’évangélistes dans la France de 1915.

     Reginald Orme Carey est le fils d’un pasteur anglican, Adolphus Carey (1824-1900), issu d’une famille de grands notables de Guernesey qui donna plusieurs baillis à l’île jusqu’à la période actuelle. Notre officier britannique hérita de cette ascendance francophone une grande aisance dans notre langue, qu’il étendit bientôt à l’espagnol. La mère de Reginald, Harriet Mary Brenton (1824-1886), était une poétesse reconnue. Elle était aussi descendante et héritière des amiraux Sir Jahleel Brenton (1729-1802) et Jahleel Brenton (1770-1844), premier baronet du nom, héros de la Navy pendant les guerres napoléoniennes et figure de proue, avec Lord Gambier, des officiers généraux évangéliques du début du XIXe siècle. Ses descendants obtinrent du gouvernement britannique le droit d’associer le nom de Brenton au patronyme Carey. La famille s’appellera désormais Carey Brenton.

Reginald Carey Brenton

Captain Reginald Carey Brenton

     Le jeune Reginald fit logiquement carrière dans la Marine. Il était attaché naval britannique lors de la guerre entre le Chili et le Pérou (1879-1882) et il contribua à la résolution du conflit. Quelques années plus tard, en 1885, le président Porfirio Diaz décida de créer et de former une marine militaire au Mexique. Il s’adressa au gouvernement britannique et demanda à la reine Victoria qu’un de ses officiers soit détaché de la Navy pour l’instruction des premières promotions de la Marine mexicaine. Un navire école allait être construit par les chantiers du Havre, la fameuse corbeta escuela qui porterait le nom de Zaragoza. Le commodore Reginald Carey Brenton présentait toutes les qualifications pour ce poste. Il se rendit au Havre en 1890-1891 pour surveiller la construction du navire. Puis, en collaboration avec un autre officier mexicain, le commodoro Angel Ortiz Monastorio, il forma pendant 6 ans les premières promotions d’élèves officiers. Le navire école était basé à Vera Cruz ou à Acapulco. Reginald Carey Brenton participa à des tours du monde et se trouva bientôt nommé premier amiral de la Marine mexicaine. Il ne semble pas que notre officier britannique ait accueilli avec enthousiasme la nouvelle de son détachement au Mexique. Protestant très engagé depuis sa jeunesse, évangélique militant, il se trouvait immergé dans une culture inconnue. Il obtint la présence d’un aumônier protestant en sus du catholique à bord du Zaragoza, sans doute le premier cas dans une Marine nationale d’Amérique latine! Il se mit très vite à apprécier les hommes qu’il côtoyait et les populations des environs d’Acapulco où il avait établi sa résidence.

   « L’amiral missionnaire »

     Quand la mission militaire de Reginald Carey Brenton prit fin en 1906, dans un contexte politique mexicain de plus en plus troublé, il décida de faire valoir ses droits à la retraite de la Navy. Il avait près de 60 ans. Le temps était venu pour lui de devenir El Almirante Misionero, selon les termes rapportés par son biographe R.C. Morrow[1]. Il partagea son temps entre la Grande-Bretagne, résidence de sa famille, et le Mexique où il se mit au service des missionnaires de l’Église presbytérienne unie qui créaient à ce moment-là un réseau de communautés protestantes dans la Sierra Madre do Sul, spécialement dans  l’état du Guerrero qu’il connaissait bien sur le versant pacifique. Il aida à créer des écoles, convoya des caisses de Bibles à dos d’âne et se fit colporteur.

     Quand la guerre éclata en Europe en 1914, la Navy demanda à ce qu’il reprenne un service actif. Mais, tout comme son collègue Salwey, il déclina tout poste combattant par motif de conscience. Il se trouvait donc libre en 1915 pour un grand périple missionnaire en France que nous décrirons une autre fois. La Royal Navy trouva en 1916 un poste adapté à l’Almirante Misionero dans les constructions navales. Il termina la guerre avec le grade de captain (capitaine de vaisseau) et même d’officier général (brigadier).

    Reginald Carey Brenton retourna au Mexique dès qu’il le put. Il devint agent de la Société Biblique et se remit à parcourir la Sierra Madre à dos d’âne, de village en village, avec des caisses de Bibles. Une brusque attaque de paludisme le surprit en avril 1921 alors qu’il traversait ce qui était alors un gros bourg, Ometepec. C’est là qu’il mourut loin des siens dans une auberge. Il avait 72 ans.

     Il y a aujourd’hui 200.000 évangéliques dans l’état du Guerrero, ce qui représente à peu près la même proportion que dans le reste du Mexique, soit 10% de la population environ. Un établissement scolaire protestant a été édifié à Ometepec. Son nom est Colegio Almirante Reginald Carey Brenton.

  Jean-Yves Carluer

[1] Rufus C. Morrow, El Almirante Misionero, Publicaciones El Faro S.A., 1944. Voir aussi Marguerite P. Boyce, Captain Brenton’s heritage, the Gospel Message for Southwest Mexico, Providence House Publishers, 1994.

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