Le Havre, 1837-1838 : le relèvement financier

     Nous avons quitté le pasteur Sawtell accablé par les soucis durant le printemps 1837. La société mère de New-York étant en quasi-faillite, il ne touche plus de salaire et ne peut subvenir aux besoins d’une famille qui s’agrandit. Il reçoit assez miraculeusement quelques aides locales, comme nous l’avons signalé dans notre dernier billet. Mais cela ne peut assurer le long terme. Surtout, le pasteur s’est lourdement endetté : il avait décidé de contribuer personnellement au fonctionnement de l’œuvre sur les quais du Havre : avance des loyers de la nouvelle salle de réunions, distributions de traités religieux, etc. Tout cela représentait la coquette somme de 1000 dollars de l’époque, à peu près l’équivalent de 50.000 Euros d’aujourd’hui.

Bassin de la Barre

Le Bassin de la Barre au Havre, sous la Monarchie de Juillet ( Joseph Morlent, Album de voyage au Havre et aux environs, 1841). Un « packet »(trois-mâts de messageries) américain est amarré à quai à la gauche de l’image.

     Eli Sawtell trouve une solution, qui lui a été sans doute suggérée par des marins ou des résidents d’origine britannique : puisque l’Amérique fait défaut, pourquoi ne pas se tourner vers la Grande Bretagne ? C’était là-bas qu’était né le mouvement Béthel. C’étaient même des Anglais qui avaient fait flotter en premier le pavillon bleu à la colombe aux mâts de leurs goélettes charbonnières dans les bassins du Havre !

     Le missionnaire américain s’embarque donc en juin 1837 pour Londres, le temps d’une tournée de six semaines au sein des Églises et des chapelles pour marins de l’Angleterre.  « Je n’avais pas d’autre moyen pour m’en sortir et éviter la prison pour dette que de faire appel à la générosité des chrétiens britanniques », pouvait-il écrire à son comité[1]. Et le révérend Eli Sawtell ne tarde pas à prouver qu’il était un des meilleurs collecteurs de fonds de son époque. Il revient avec une somme qui lui permet de payer ses dettes et de continuer l’œuvre du Havre. Le déficit dû à la crise financière de 1837 est donc soldé.

     On peut même considérer que cette épreuve a été bénéfique sur le long terme. Le pasteur Sawtell a noué de fructueux contacts avec les ecclésiastiques britanniques, il a pu leur présenter son œuvre et les intéresser aux besoins du Havre : « je n’ai pas trouvé de plus nobles esprits que ceux que j’ai rencontrés à Londres… Ils m’ont offert leurs chaires et profondément sympathisé avec mes soucis« . Le missionnaire américain noue même un partenariat avec la British and Foreign Sailor’s Society qui lui offre 20 livres sterling. Cette tournée de 1837, vécue comme celle de la dernière chance, prépare en fait celle qu’il effectuera quelques années plus tard quand il s’agira de collecter les fonds nécessaires à l’édification de la grande « chapelle anglo-américaine » de la rue de la Paix.

     Lorsque le pasteur revient au Havre au début du mois d’août, il a la joie de voir l’œuvre prospérer. « L’auditoire est en pleine expansion, et il faudra rapidement se préoccuper de construire une salle suffisamment vaste pour accueillir les capitaines et les marins… et faire en même temps de la place aux étrangers anglophones du Havre« , relate le rapport de 1837. La mention des résidents britanniques n’est pas anecdotique. Sans doute faut-il même leur agréger quelques protestants français de la ville, car E.N. Sawtell commence à être connu d’eux. C’est le moment d’ailleurs où la Société Évangélique du Havre perd Edouard Panchaud, le pasteur suisse qui avait essayé d’y rassembler les partisans du Réveil. Cet évangéliste part vers Bruxelles. Il y prendra en charge jusqu’en 1862 l’Église libre dite de la rue Belliard, du nom du bâtiment qu’il édifie dans la capitale belge en 1851.

    Le pasteur Eli Sawtell célèbre désormais régulièrement le culte protestant dans la salle qu’il avait louée au cœur de la crise financière et qui est déjà trop étroite. Une de ses préoccupations est de s’adapter à toutes les sensibilités d’auditeurs de différentes Églises issues de la Réforme. E. Sawtell avait été consacré comme pasteur presbytérien, mais il avait grandi dans une paroisse épiscopalienne, ce qui fait qu’il n’a pas trop de mal à s’adapter à un auditoire semble-t-il à majorité anglicane. Il improvise une liturgie qui semble satisfaire le plus grand nombre. Revenu de Grande Bretagne avec le soutien de l’Église officielle, il dispose d’une légitimité qui lui permet de rassembler et d’innover.

 Jean-Yves Carluer

[1] The Sailor’s Magazine, 1837, p. 98.

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