En famille avec un phonographe…

     Au tournant des années 1900, la tâche du colporteur-évangéliste évolue. Il est d’ailleurs de plus en plus évangéliste et de moins en moins colporteur, puisque l’essentiel de ses distributions se fait lors des foires et des divers regroupements de population. Il peut désormais rassembler des auditoires sur les places et dans des salles louées à cet effet, car la République laïque lui en offre la liberté.

     Les problèmes qui subsistent sont tout autres : dans certaines régions de France, il se heurte à un front de maires et de propriétaires qui lui ferment toutes les portes. Dans d’autres, de plus en plus nombreuses, le principal problème est l’indifférence générale des populations.

     La Mission Mac All, appelée aussi Mission Populaire Évangélique, à l’œuvre dans notre pays depuis le début de la IIIe République a décidé de se confronter directement à ce désintérêt pour la foi chrétienne. Elle a inauguré son apostolat dans les quartiers ouvriers de Paris dans les années 1870, puis l’a étendu aux grandes villes dans les années 1880, et enfin aux campagnes vers 1900. La plupart des évangéliques francophones d’aujourd’hui ignorent qu’il doivent à cette œuvre une grande partie de leurs traditions, comme les cantiques « populaires » et le style, d’aucuns diraient la liturgie, des « réunions d’évangélisation »[1].

phonographe     Pour mieux se faire entendre, la Mission Populaire avait décidé de s’inscrire à la pointe de la modernité. Les découvertes alors en cours le permettaient : les enseignes et les projections lumineuses, les harmoniums portatifs, les salles démontables et les tentes, les bateaux et péniches d’évangélisation, l’automobile et les voitures bibliques. Il ne faut pas oublier une autre invention, le phonographe, dont quelques pionniers saisirent tout le potentiel d’attraction.

     C’est ce qui se passe en 1905-1906, dans une petite station d’évangélisation rurale de la Mission Populaire en Limousin, créée quelques années auparavant à partir de l’œuvre qui s’était développée à Limoges. Nous en retrouvons trace dans les rapports annuels de 1905 et 1906.

À Cognac (Haute – Vienne)[2] M. Boutonnet fait ce qu’on peut bien appeler « le dernier cri » en fait d’évangélisation, l’évangélisation au phonographe« .

    « Pendant quelques mois de l’été dernier, nous avons eu, grâce à l’obligeance de M. de Saint-Vidal, un phonographe. Cet instrument est inconnu dans nos campagnes et attira le dimanche soir tout le bourg et les jours de foire ; depuis dix heures jusqu’à quatre, nos salles de jeux étaient toujours combles, le bal même était déserté et ceux qui se croiraient damnés d’entrer chez nous, venait pour entendre la musique du protestant. Pendant que ma femme s’occupait de l’instrument, je causais avec les gens, distribuant des images et des traités, qui ainsi pénétraient des pays assez éloignés et où l’Évangile est complètement inconnu…

    Le phonographe nous a aussi permis d’entrer en relation avec une famille du bourg, dont, depuis, l’enfant est très assidu à l’École du Dimanche… »[3].

Le phonographe est toujours aussi attractif l’année suivante :

 

Boutonnet à Cognac-Le-Froid 1907

Les protestants de Cognac-la-Forêt (Haute-Vienne) en 1907. A l’extrême gauche, l’évangéliste Boutonnet et sa famille.

   « Le jour de foire est toujours une journée de bénédiction ; dès dix heures du matin jusqu’à la nuit on n’arrête pas, pas même pour notre repas que nous prenons à la hâte et à tour de rôle. Un de mes enfants aide ma femme à faire fonctionner l’instrument, car elle est très occupée à répondre à bien des questions. Mes deux autres enfants me viennent en aide pour distribuer traités et images, car je suis toujours occupé à parler aux gens de l’Évangile ou de l’antialcoolisme. Que de bonnes et nombreuses conversations amenées par nos affiches antialcooliques et par les gravures bibliques !

     « Ce qui provoque [dans notre auditoire] la plus grande surprise, c’est de n’avoir rien à payer, pour s’asseoir, se chauffer et encore emporter un petit livre, lequel livre passe parfois dans presque toutes les maisons des villages éloignés de plus de 15 à 20 km. Je n’ai jamais distribué moins de 200 traités et souvent bien au-dessus, et, grâce à Dieu, ils vont dans des endroits où l’on a sur l’Évangile des idées absolument fausses. »

     « De plus, nous allons quelquefois le dimanche soir, toute la famille, portant nos mêmes instrument et cylindres, dans un hameau, et c’est grande fête « d’entendre la mousico », comme on dit dans le pays. Nous avons pu enregistrer quelques sermons d’amis, avec des textes bibliques et des cantiques, qui sont toujours écoutés avec plus d’intérêt et d’attention que la musique profane, ainsi que quelques conseils pratiques tant d’hygiène que de religion ; et ce qu’on ne voudrait pas écouter de ma bouche, on accepte du cornet de l’instrument.

    Ces séances ont pour conséquence d’amener à mes réunions des gens qui n’y venaient pas encore; et même certains personnes qui sortiraient vivement en m’entendant parler de l’Évangile, l’écoutent attentivement du phonographe. »[4].

 Jean-Yves Carluer

[1] D’autres œuvres ou Églises ont participé également à la construction de cette modernité : l’Armée du Salut, les assemblées baptistes et méthodistes, etc.

[2] La commune de Cognac, située en Limousin, fut dénommée Cognac-le-Froid en 1919 pour éviter la confusion avec la ville voisine de Cognac en Charente. Elle s’appelle depuis 1979 Cognac-la-Forêt.

[3] Rapport annuel de la Mission populaire Évangélique, 1905, p. 96.

[4] Idem, 1906, pp 23-24.

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