Société Biblique de Paris : sa création (1818)

Aux origines de la Société Biblique Protestante de Paris

     « Les chrétiens évangéliques de France », écrivait en 1822 le secrétaire de la toute récente Société Biblique Protestante de Paris, « pouvaient-ils rester en arrière lorsque tout autour d’eux concourait à la propagation de la vérité ?

    Non certes: mais les commotions politiques qui nous ont agités si longtemps, une guerre de vingt-cinq ans à peine terminée, la grande dispersion des protestants parmi une population de catholiques romains, dont les opinions, sinon tout à fait contraires, du moins peu favorables à la propagation de l’Évangile en langue vulgaire, sans additions humaines ; toutes ces raisons rendaient l’établissement des Sociétés Bibliques plus difficile en France qu’en Angleterre et dans les autre pays, tels que la Scandinavie, la Prusse, la Saxe, la Hollande, la Suisse, les États-Unis et la Russie. C’est à l’Alsace et en particulier à la ville de Strasbourg, qu’appartient l’honneur d’avoir établi la première Société Biblique. Il est cependant digne de remarque que la proposition de former une Société Biblique à Paris a été faite quelques années plus tôt à l’occasion de la souscription recueillie par M. Frédéric Léo pour faire stéréotyper le Nouveau-Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ. A cette époque, plusieurs membres, encore vivants, de la Société de Bâle sont venus à Paris pour en faire la proposition et offrirent de l’appuyer d’un don de 12.000 francs, au cas qu’elle serait agréée. Ce sont précisément les difficultés qui s’opposaient à la formation des Sociétés Bibliques en France qui rendaient si importante la réussite de ces établissements. Dans les pays protestants de l’Europe, on pourrait peut-être ne les regarder que comme une institution utile et désirable ; tandis que, dans notre patrie, ils sont tout à fait indispensables par suite de l’état d’isolement où se trouvent les protestants. Entre nos Églises dispersées dans un grand empire, il n’y a d’autre lien que celui d’un même enseignement…[1]« 

    Il reste bien des zones d’ombres sur les débuts de la Société Biblique de Paris. Création collective, elle émerge progressivement des efforts d’une petite équipe de protestants parisiens zélés, mais qui ne sont pas, en général, des notables de premier rang. Ce n’est qu’à la fin du processus que le noyau initial est rejoint par les grands noms du protestantisme. Le marquis de Jaucourt, ministre d’État et pair de France, désigné comme premier président de la société en 1818, reconnaîtra volontiers qu’il n’était qu’un « ouvrier de la onzième heure ».

    Ce que l’on sait du noyau initial, c’est qu’il associait les pasteurs des deux consistoires réformés et luthériens de Paris : Marron, les Monod père et fils, Juillerat, Goepp et Boissard. Ils étaient entourés de laïcs où les Luthériens tenaient une place de choix. Jean-Daniel Kieffer, professeur de langues orientales au Collège de France était déjà en contact avec la Société Biblique de Londres, qui l’avait chargé de la révision de la traduction des Écritures en turc. Les frères Billing étaient également en rapport avec Londres, en particulier Sigismond, qui avait été le financier de la fondation Léo, avait épousé une anglaise, Fanny Joyce, et faisait de fréquents séjours en Grande-Bretagne. Les laïcs réformés étaient représentés, entre autres, par Philippe Stapfer, ancien ambassadeur de la « République helvétique », et Albert Vincens-Saint-Laurent, propriétaire nîmois fixé à Paris où il avait été un éphémère député durant les Cent jours.

 Premières rencontres…

     Les contacts préparatoires semblent avoir été pris au cours des dernières semaines de l’année 1817 au domicile parisien du pasteur Marron. Les discussions portèrent immédiatement sur les deux menaces juridiques qui pesaient sur l’entreprise.

    La première était la crainte de l’article 291 du Code pénal qui interdisait toute association non autorisée de plus de 20 personnes. Cela n’avait guère gêné les œuvres bibliques régionales qui s’étaient constituées les années précédentes, que ce soit au Ban-de-la-Roche, à Strasbourg ou à Montauban. Elles pouvaient passer sous la barre des 20 membres. Mais une société biblique de dimension nationale, sur le modèle de celle de Londres, avait vocation à regrouper beaucoup plus d’adhérents. Circonstance délicate, une telle entreprise ne pouvait que déboucher sur la formation d’une instance rassemblant des délégués représentant plus ou moins toutes les paroisses protestantes de France. C’était le grand interdit politique, au moment même où le catholicisme conservateur devenait de plus en plus fort et de plus en plus hostile. Il était entendu, depuis Napoléon Ier, que le protestantisme ne pouvait être toléré en France que s’il était « atomisé » en consistoires indépendants, avec le moins de liens possibles[2]. Toute demande d’autorisation d’une société biblique à vocation nationale risquait fort de se voir opposer un refus lourd de conséquences.

    La deuxième menace pesait cette fois sur l’activité d’édition et de distribution de Bibles. La loi spécifiait à l’époque qu’une telle activité était un monopole des libraires assermentés. Vouloir vendre à prix coûtant ou offrir directement des milliers d’exemplaires des Écritures supposait obtenir une dérogation permanente. Là encore, tout dépendait du bon vouloir du gouvernement.

    Il fallait donc oser présenter une requête au ministre de la police générale, émanant des leaders protestants les plus respectables. Sa réponse serait clairement une mesure politique, et il importait de choisir le meilleur moment. L’affaire était sérieuse et l’on comprend que, après sa rapide décision d’engager l’affaire, le comité provisoire se soit donné quelques mois de réflexion. « Diverses raisons avaient suspendu l’exécution de cette mesure« , écrit Orentin Douen, l’historien de la Société biblique de Paris, qui considère que c’est la venue de John Owen, secrétaire de la Société de Londres, en septembre 1818 à Paris, qui accéléra les choses[3]. Sa présence servit certes de catalyseur, mais il faut reconnaître que c’était le moment idéal.

Decazes

Le duc Decazes (1780-1860)

    Depuis le 24 septembre 1815, le président du conseil des ministres du roi Louis XVIII est le duc de Richelieu, grand aristocrate qui avait été gouverneur d’Odessa durant l’exil, au service du tsar Alexandre Ier. Il a donc connu le développement des sociétés bibliques en Russie à cette époque, ainsi que leur grand prestige auprès des autorités. Rentré en France et mis à la tête du gouvernement de la Restauration, il avait dû composer tout un temps avec une chambre des députés ultra-royaliste particulièrement hostile aux protestants. Mais, en 1816, de nouvelles élections lui permettent de proposer des mesures plus libérales qui sont en grande partie inspirées par le nouvel homme fort du régime, le jeune duc Decazes, ministre de la Police et fort de l’appui du roi. Progressivement, l’équipe réunie par le duc de Richelieu éclate en tendances divergentes à qui le chef du gouvernement laisse le champ libre.

    Quand les délégués protestants présentent leur demande à Decazes, le 17 septembre 1818, ce dernier les reçoit favorablement. Decazes n’a jamais caché sa sympathie pour l’œuvre biblique. Il acceptera personnellement plus tard d’être un des premiers souscripteurs de la nouvelle société, pour une assez forte somme (1000 francs). Mais le ministre de la police ne peut décider seul d’une affaire qui intéresse visiblement la conduite de l’État. Il ne fait connaître sa réponse que le 10 octobre. Elle est favorable. D’après Alice Wemyss, plusieurs représentants de pays protestants auraient plaidé la cause de la Société Biblique auprès de la Cour[4]. Il ne restait plus qu’a rédiger les statuts et convoquer la première assemblée générale.

Jean-Yves Carluer

[1] Discours de Sigismond Billing, secrétaire de la Société Biblique de Paris devant la Société Biblique de Mulhouse, 16 février 1822. Cité d’après le Bulletin de la S.B.P., 1822, p. 28.

[2] Voir à ce sujet Daniel Robert, Les protestants français au début du XIXe siècle, Paris, 1961.

[3] Orentin Douen, Histoire de la Société Biblique Protestante de Paris, 1818-1868, Paris, 1868.

[4] Alice Wemyss, Histoire du Réveil, 1790-1849, Paris, 1977, p. 114.

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