Samuel Curchod (2)

Ou comment entrer dans la légende…

     Colporteur solitaire, atypique et dévoré de la passion pour son Dieu, Samuel Curchod a fini par être considéré comme un personnage d’exception.

C’était vrai pour les protestants de tendance évangélique chez qui il fait étape. C’était aussi le cas pour les populations locales qu’il visite et qui reconnaissent, en bons catholiques, qu’ils ont affaire à un de ces chercheurs d’absolu spirituel dont on leur parlait au catéchisme. « Ses ennemis étaient arrivés à le connaître et même le regarder comme un saint. Des religieuses lui offraient de l’argent afin qu’il voulut prier pour elles[1] ». Et le bulletin de la Société Évangélique de Genève d’ajouter :« Il avait une grande affection pour les catholiques pieux qu’il préférait aux protestants rationalistes : « au moins, disait-il, je puis prier avec ces catholiques[2] » ». C’est ainsi qu’a grandi la légende du colporteur en Auvergne, Limousin, Poitou et Saintonge. : « [En 1865 ], un journal de l’ouest annonçant prématurément sa mort, la citait à côté de celle de Lincoln, si grande était la considération qui l’entourait auprès de ceux qui l’ont vu à l’œuvre[3] ».

     L’élaboration de la légende de Curchod était essentiellement une construction orale, comme il se doit. De façon très symptomatique, on se souvenait d’abord d’un son, celui de sa voix : « Sa parole, pareille à sa main calleuse, était à la fois puissante et rude, mais si elle n’étaient pas gantée à la façon des gens de salon, l’expérience des hommes et l’Esprit de Dieu en avaient tempéré à la longue les traits mordants. Il allait droit au but, c’est-à-dire aux âmes, il s’informait plus de la santé de celles-ci que celle des corps[4] ».

Le temple de Thiers, édifié en 1854. La réimplantation du protestantisme dans la région datait des années 1840, et avaient été conduite par la Société Évangélique de Genève, sous la direction de l'évangéliste Vaucher, dont Samuel Curchot avait été le collaborateur. C'est là que le colporteur était revenu mourir.

Le temple de Thiers, édifié en 1854. La réimplantation du protestantisme dans la région date des années 1830 et a été conduite par la Société Évangélique de Genève, sous la direction de l’évangéliste Vaucher, dont Samuel Curchod avait été le collaborateur. C’est là que le colporteur est revenu mourir.

     Mais si l’oralité est la dimension d’excellence de notre colporteur, il faut bien reconnaître que ses capacités d’écriture sont réduites au minimum et presque inexistantes. La scolarisation de Samuel Curchod, entamée dans la dernière décennie du XVIIIe siècle, se situe à la limite basse de l’alphabétisation. Les rapports qui parviennent à Genève sont très courts, illisibles, presque inexploitables. Ce qui fait que les anecdotes de Curchod sont finalement très rares dans les comptes rendus mensuels ou annuels de la Société évangélique, au grand regret du comité. Quand, après la mort du colporteur, le département du colportage a décidé de publier un livre sur sa vie, il a dû vite déchanter : il n’y avait rien ou presque dans les archives de la société. La dimension administrative du colporteur était dramatiquement nulle. De plus, un homme au tempérament aussi exceptionnel n’était pas un employé facile : « Curchod était le doyen de nos colporteurs, le plus intrépide et dévoué de nos ouvriers, mais en même temps le plus indépendant et le plus malaisé à gouverner. Il fallait le laisser agir et vendre à sa guise et ne pas exiger de compte », soulignait Alexandre Lombard dans le rapport de 1867[5]. L’homme au tempérament « mystique » n’était pas toujours un gestionnaire très rigoureux dans sa comptabilité : prompt à offrir quand on lui demande de vendre, plus attaché à annoncer la Bonne Nouvelle qu’à éplucher de mauvais comptes, il s’embrouillait dans ses écritures. C’est ce que constatait le nouveau directeur du colportage en1865 : « Dardier a rencontré Curchod qui vieillit […] Il n’a pas réglé ses comptes depuis plusieurs années […] Il a toujours puisé dans les dépôts de livres[6] ». Mais on ne saurait reprocher de telles peccadilles à un « saint » qui a brûlé du feu de l’Évangile. Le pasteur Dardier, approuvé par le comité, trouve un arrangement qui se dénouera à l’heure ultime : « La Société [évangélique] lui prépare un compte de réserve pour ses vieux jours, mais il fera une donation [de ce qui lui restera] après sa mort ».

    Ceci étant dit, le Souverain Maître des colporteurs a préparé à Curchod quelques compensations aux rigueurs de l’existence. En 1865, quand il tombe une première fois malade –il a 72 ans- il est devenu célèbre au sein du protestantisme. Aussi, Mme André-Walther revendique-t-elle l’honneur d’héberger Curchod. Cette épouse d’un grand banquier, déjà bienfaitrice des diaconesses et bien connue dans les milieux luthériens et réformés, met une de ses propriétés sur la côte d’azur à la disposition du colporteur souffrant. Curchod s’y rétablit, reprend son service, se rend même en juin 1866 aux réunions d’assemblée générale à Genève, et reprend une dernière tournée à l’automne.

    « C’est… au mois d’avril [1867] que, dans une course missionnaire, s’étant senti indisposé, il se rendit à Thiers, chez un ami[7]. Là, dans la ville même où trente ans auparavant il avait commencé son oeuvre sous la direction de notre bienheureux frère Vaucher, il s’est couché pour ne plus se relever; puis, après quelques jours de maladie, il s’est endormi au Seigneur. Ses dernières paroles, qui peignent bien cet infatigable ouvrier, furent celles-ci : « Je n’ai ni assez aimé, ni assez travaillé[8]. » »

 Jean-Yves Carluer

[1] Témoignage de Mme Charbonney, cité dans le Bulletin de la Société évangélique de Genève, n° 19, février 1900.

[2] Bulletin de la Société évangélique de Genève, n° 19, février 1900, p. 1..

[3] SEG, rapport, 1867, p. 72.

[4] SEG, rapport, 1867, p. 72.

[5] SEG, rapport, 1867, p. 71.

[6] Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève, archives de la SEG, P.V. du comité de colportage, 18 novembre 1865.

[7] Le décès de Samuel Curchot a été déclaré à la mairie de Thiers par le pasteur Jacques Andrieu et Pierre Troussel, ouvrier coutelier.

[8]SEG, rapport, 1867, p. 72.

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