Évangéliques et Réformés au Havre (1830-1940) -2

1870 -1900 : Une séparation sans divorce…

    La situation du protestantisme havrais devient compliquée dans les années 1880. Cette date marque en effet un mouvement de bascule séculaire.

    Jusqu’alors, les grandes paroisses réformées et anglicanes avaient bénéficié d’un monopole de fait dans la cité et s’étaient accrues du constant mouvement migratoire qui drainait de nouveaux protestants vers la Basse-Seine. Jusque-là, les Évangéliques n’avaient été qu’un courant interne ou seulement périphérique à l’Église réformée. A partir de ces années 1870-1880, de nouvelles communautés « de Réveil » apparaissent, qui se nourrissent essentiellement des efforts d’évangélisation auprès des populations catholiques. Les Méthodistes pendant un temps, puis l’Armée du Salut, les Baptistes, les Pentecôtistes s’imposent peu à peu jusqu’à devenir majoritaires en Basse-Seine, tandis que les confessions protestantes traditionnelles stagnent puis s’effacent quelque peu1.

Le choix de cohabiter…

    En 1880, les Réformés sont plus de 4000 dans une cité qui dépasse bientôt les 100.000 habitants. Le ministère des cultes augmente logiquement le nombre de postes pastoraux dans la ville, ne serait-ce qu’en faveur des nombreux Alsaciens. Les ministres Kopp puis Henri Burghard (né le 3 janvier 1838 à Strasbourg) sont spécialement chargés de prêcher en langue allemande et de prendre en charge cette communauté au Havre. Leur poste auxiliaire devient définitif en 18832. La présence d’un ministre du culte alsacien présente l’avantage de pacifier un peu les rapports entre Libéraux et Évangéliques dans le vaste temple de la rue Napoléon (aujourd’hui Anatole France).

    Mais toute cohabitation est devenue impossible en ces années 1870 où flambent les affrontements religieux internes aux Réformés français. La convocation du synode général de juin 1872 a plutôt aggravé les choses. Le bouillant Frédéric de Coninck en est un des principaux jouteurs. Deux Églises nationales rivales sortent de ce synode : les Réformés évangéliques qui adoptent une confession de foi explicite, et les Réformés libéraux, mis en minorité, qui font sécession en 1882.

    Les Havrais, divisés en camps de force à peu près égale, adoptent une solution de compromis sous forme d’une séparation de fait au sein d’une même paroisse !

    Pourquoi une telle solution bancale ?

    Les forces de cohésion sont bien réelles en cette fin du XIXe siècle. Les grandes familles de notables qui dominent le temple et sont elles-mêmes divisées sur le plan théologique craignent des conflits fratricides. « Les 1500 mètres de la rue principale d’Ingouville (rue Félix Faure) étaient, à l’exception de trois ou quatre maisons, la propriété de protestants, tous plus ou moins parents3 ». A cette époque d’apogée du protestantisme havrais sur les plans économiques et politiques, les Réformés havrais ne tiennent pas à se diviser officiellement. Sur le plan paroissial, une séparation risquerait en outre de compromettre le financement des postes pastoraux par l’État.

Siegfried Le Havre

Jules Siegfried (1837-1922)

   L’homme fort de cette période est le négociant d’origine alsacienne Jules Siegfried (1837-1922).

    Conseiller municipal en 1870, maire huit ans plus tard, député (républicain « opportuniste ») en 1885, ministre du commerce de 1892 à 1893 dans le cabinet Ribot, sénateur de 1897 à 1900, puis de 1902 à sa mort, il est sans conteste un des huguenots qui ont marqué la Troisième République4.

    Né à Mulhouse le 12 février 1837, il s’est fixé au Havre où son affaire de négoce maritime prit rapidement de l’extension. Sur le plan religieux, Jules Siegfried est, à titre personnel, un protestant de tendance plutôt libérale, qui entend traduire l’Évangile en termes sociaux concrets, à défaut de formulations plus précises : « Que d’erreurs, que de passions déréglées, la lecture seule de la Bible ne fait pas disparaître ? Mais encore faut-il pouvoir se servir de la Bible. De quelle utilité peut-elle être pour celui qui ne sait ni la lire ni la comprendre ? L’instruction, par le seul fait qu’elle permet la lecture de la Parole de Dieu, peut déjà produire un bien immense5 ». Le maire du Havre, très lié à la famille évangélique Puaux, se veut un trait d’union entre les camps réformés désunis.

Tout en faisant culte à part…

    La solution d’une séparation sans divorce au Havre est facilitée par l’abondance de moyens dont disposent les protestants. Il y a des pasteurs officiels dans chaque camp. Et surtout, le parti évangélique dispose déjà d’un lieu de culte : la « chapelle américaine » édifiée par Eli N. Sawtell. Frédéric de Coninck appartenait à son comité dès 1841.

    La Mission des marins de New-York, propriétaire de l’édifice, mais toujours à court d’argent et désireuse de se dégager du Havre, était trop heureuse de pouvoir louer la vaste chapelle aux protestants locaux qui la fréquentaient, d’ailleurs, depuis l’origine.

    « En 1870, la portion évangélique des protestants du Havre dégagea sa cause de celle des rationalistes et fonda une « Alliance évangélique de l’Église réformée du Havre », grâce à laquelle depuis douze ans notre église du Havre a joui… de prédications évangéliques… Chaque fois que le pasteur rationaliste occupait la chaire du temple officiel, l’alliance assurait un service évangélique à la chapelle dite américaine6 ». C’est ainsi, 10 ans plus tard, que les Évangéliques du Havre présentent leur Église aux lecteurs de la Semaine religieuse de Genève.

    La création de l’Alliance Évangélique du Havre et l’instauration d’un culte parallèle chaque dimanche scellaient une scission durable7.

    Cette situation est appelée à durer. En 1881, quand « la société de New-York a désiré se défaire de [sa] chapelle… Les protestants évangéliques en ont fait l’acquisition au nom d’une société évangélique du Havre, fondée… sur des actions8». Parmi les associés de la société anonyme propriétaire de la chapelle se trouvaient Jules Siegfried, Henri Jardin, Henri Meurdra et Julien Monod. La Société Évangélique qui en était locataire avait à son bureau Frédéric Mallet (président), Charles Troche, Jean Lafaurie et Paul Langer.

    Mais l’arrivée des évangélistes méthodistes, l’inauguration du Sailor’s Rest, les missions des navires d’évangélisation de la Mission des marins de Gosport, ne tardent pas à bouleverser en quelques années le paysage protestant havrais.

Jean-Yves Carluer.

1Rappelons à ce sujet l’étude de Frédéric Rognon, « Approche ethnologique des transformations des modalités du croire dans une communauté protestante de tradition réformée », in Jean-Pierre Bastian, La recomposition des protestantismes en Europe latine, Labor et Fides, 2004, p. 107.

2 Archives municipales de Sanvic, P2/1, déclaration de l’Église réformée, 27 septembre 1899.

3 Conférence de Bertrand Roederer à la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (26 mai 1984), éditée dans le Bulletin du Centre de généalogie protestante, 1984, N° 7.

4 Sur l’itinéraire politique, voir Jean Legay, « Jules Siegfried, homme politique et protestant », dans Protestants et minorités religieuses en Normandie, Rouen, 1987.

5 Jean Legay, op. cit., p. 203.

6 La Semaine religieuse de Genève, 18 février 1881, page 54

7 Archives départementales de Seine-Maritime, 56 J P6

8La Semaine religieuse, idem.

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