Du collecteur au colporteur -1

Une autre approche de la diffusion biblique : la Société Continentale d’Évangélisation (1818-1830)

    Elle a suscité bien des polémiques, elle a été parfois associée à des schismes, mais elle a insufflé une dynamique spirituelle unique en son temps. La Société Continentale a été la matrice de l’évangélisme français contemporain, que ce soit sous sa forme insérée à l’intérieur des confessions protestantes alors reconnues par l’État ou sous sa forme institutionnalisée en réseaux de chapelles indépendantes appelées plus tard à constituer, par exemple, les Églises baptistes.

    La Société Continentale est surtout célèbre pour les pasteurs et évangélistes qu’elle a fait émerger dans notre pays, dont plusieurs étaient originaires de Suisse. Ami Bost et son beau-frère Henri Pyt, ou bien Félix Neff, en ont été les agents. Enfin, et c’est la raison pour laquelle nous l’abordons ici, les agents de la Société Continentale ont défini et mis en valeur un ministère d’évangélisation particulier, dont le rôle a été fondamental pendant un siècle, celui de colporteur. C’est d’ailleurs dans ses comptes rendus que l’on redécouvre, dix générations après l’époque de la Réformation, la définition du colporteur évangélique : « un agent employé sur une longue durée à distribuer les Écritures et s’entretenir avec le public à leur sujet ». La langue anglaise fait une nette distinction entre le vendeur itinérant ordinaire, le pedlar, et le colporteur, orthographié à la française, collaborateur auxiliaire d’évangélisation : « agents employed now for several years in distributing the Scriptures and conversing with the people about them 1».

Entretiens au bord du chemin (tract « Qui perd gagne », STRP 1851)

    Le colporteur, indépendant ou salarié, a largement remplacé le collecteur biblique après la révolution de 1830. Le régime politique issu des « Trois glorieuses » a en effet considérablement libéralisé la diffusion de l’imprimé. Mais dès 1820, on a vu apparaître quelques colporteurs évangéliques en France, pas toujours bien identifiables, d’ailleurs, car ils avaient pris soin d’être membres de sociétés bibliques locales et profitaient ainsi de la protection légale offerte par le statut de collecteur.

    Avant de les présenter ultérieurement, nous proposons ici un essai de traduction d’un texte anglais inédit en français, mais fondamental dans la mesure où les archives de la Société Continentale ont aujourd’hui disparu. Il s’agit d’une présentation de cet organisme, telle qu’elle est parue en 1826 dans le journal anglais The Evangelical Magazine.

« Son objectif assumé est de tenter de développer spirituellement la chrétienté, de tourner les regards de chrétiens nominaux vers la connaissance salutaire de la vérité et de rallumer la lumière de l’Évangile, à peu près éteinte au sein des Églises de l’Europe continentale.

Elle n’a pas l’intention de fonder des confessions nouvelles ou des partis, ni de mettre en place des formes distinctes d’organisation ou des disciplines d’Église, mais le réveil de cette vitale dévotion qui est essentielle à la vraie religion, sans laquelle la croyance la plus claire et la discipline la plus pure, ne sont que l’extérieur de la piété sans en avoir le pouvoir.

Les progrès de l’Évangile sur le continent sont contrecarrés par une superstition sclérosante, comme chez les Catholiques. Mais, chez les Protestants d’Allemagne également, une épouvantable forme d’infidélité, appelée néologie, prévaut à peu près partout […] En France et en Suisse, pratiquement tous les pasteurs protestants étaient jusqu’il y a peu sociniens ou au mieux ariens, prêchant le moralisme le plus desséchant plutôt que l’Évangile du Christ. Le peuple, ainsi conduit, persévère dans les préjugés les plus éculés et a manifesté le pire esprit de persécution contre les prédicateurs de l’Évangile et ceux qui les suivent.

Lors de sa constitution à Paris, en mai 1818, la Société [Continentale] a débuté ses opérations en embauchant d’abord un seul missionnaire (un agent local, car ce sont les seuls qui sont employés), rejoint bientôt par d’autres, tous prédicateurs, pour la plupart des ministères consacrés par les Églises réformées françaises et suisses. Au cours des 7 dernières années pas moins de 40 personnes ont travaillé à divers moments sous ses auspices. Aujourd’hui le nombre de ses agents s’élève à 24, engagés dans la prédication et la distribution des Écritures dans les pays suivants :

Deux ministres à Paris, dont l’un a été banni du Pays-de-Vaux il y a peu pour son attachement aux doctrines de l’Évangile, prêchent la Vérité avec un certain succès aux protestants et aux catholiques. L’un d’eux, M. Méjanel a effectué de grandes et utiles missions dans différentes parties de la France. L’autre est M. F. Ollivier, un pasteur officiel de l’Église suisse.

Dans le nord de la France, à Lemé, un digne pasteur, M. Colani-Née, est soutenu financièrement par notre société par une petite allocation annuelle qui lui permet d’aller prêcher dans les villages aux alentours de ses nombreuses paroisses, au nombre d’au moins 15 ou 16. Certaines d’entre eux sont à 8 ou 10 lieues de distance les unes des autres. Depuis sa conversion il a été béni par plusieurs centaines d’âmes […]

Un des agents de la société est stationné aux environs d’Orléans. C’était auparavant un colporteur (un agent employé pour plusieurs années à distribuer les Écritures et s’entretenir avec le public à leur sujet) et c’est maintenant un prédicateur très efficace de l’Évangile. Son nom est F. Caulier. Il y a un grand besoin de tels efforts en ces endroits, car il y a beaucoup de communautés protestantes sans pasteurs, et un grand nombre, au sein de la population catholique, est désireux d’entendre l’Évangile.

Un des agents de la société, M. Falle, travaille avec entrain et succès à Calmont, une ville située à 24 miles au sud de Toulouse, comme suffragant d’un pasteur titulaire âgé, sous les yeux du vénérable M. Chabrand, pasteur de Toulouse […]

La société a un agent, employé avec beaucoup de succès, dans les vallées du Piémont, annonçant l’Évangile et s’efforçant à faire revivre le zèle presque éteint des Églises vaudoises. Son nom est Neff. C’est un homme d’une énergie et d’une consécration remarquables.

Un autre des agents de la société, M. Barbey, un des ministres exilés par le canton de Vaud, travaille actuellement aux alentours de Lyon, un endroit très intéressant, où un grand nombre a été amené à renoncer au Catholicisme romain pour professer la foi protestante. Un homme remarquable lui succède dans ce travail, qui, après avoir été un de nos agents, a quitté la Société pour devenir pasteur officiel.

A Colmar et dans les villes et villages des environs, la Société est représentée par un jeune et actif prédicateur, nommé Louis Bott, qui expédie régulièrement de très intéressants comptes rendus de ses succès et des Réveils que le Seigneur suscite par ses mains.

Un autre est stationné à Strasbourg, le long du Rhin, et œuvre dans les villages voisins. C’est un homme sans instruction, mais versé dans les Écritures, et il a été un instrument puissant entre les mains de Dieu pour susciter là un grand réveil religieux. Ces deux derniers agents nous ont été recommandés par le plus travailleur et intrépide ministre de l’Évangile, qui a été au service de la société depuis le début de nos opérations jusqu’à maintenant où il a pris en charge l’Église de Genève. Son nom est Ami Bost, et il est très connu de nombreux amis dans ce pays […]

A côté de ceux-là, la société a d’autres collaborateurs, des colporteurs, qui sont employés à la vente des Saintes Écritures ou à leur distribution gratuite, tout en conversant avec ceux qui les reçoivent. La plupart des pasteurs mentionnés plus haut ont un colporteur sous leur direction. Deux ou trois de ceux qui travaillent dans le nord de la France adressent à notre comité de très intéressants rapports de leurs travaux et de leurs succès, en particulier Ladam et Wacquier2 ».

(à suivre)

Jean-Yves Carluer

1Evangelical Magazine, 1826, p. 156.

2« Brève histoire de la Société Continentale », Evangelical Magazine, 1826, p. 155-157.

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