1894 : Le Havre en feu

L’Armée du Salut dans la ville portuaire

La première réunion salutiste du Havre fut l’occasion d’un chahut mémorable. La « Maréchale » Catherine Booth, la fille aînée du fondateur de l’Armée du Salut, remarquable oratrice, était certes habituée aux grandes bousculades qui accompagnaient ses conférences depuis plus de 10 ans. L’accueil que lui réservèrent quelques dizaines d’extrémistes est resté dans les annales de la ville.

Catherine Booth

La Maréchale Booth dans les années 1880. Elle épousa le pasteur Arthur Booth avec qui elle fonda plusieurs postes de l’Armée su Salut en France et en Suisse. Les deux époux se séparèrent ensuite du mouvement religieux suscité par le général Booth pour devenir des pionniers du pentecôtisme. Leur fils William E. Booth-Clibborn (1893-1969), né un an avant la mission du Havre, en devint un des plus grands évangélistes.

La conférence intitulée  La religion de Dieu  se tenait dans la grande salle de la Lyre Havraise le mardi 22 mai 1894. La fille du général Booth était accompagnée de quelques officiers, en prévision de l’opposition qui se manifestait classiquement en ces occasions. La vue d’une prédicatrice en uniforme était un événement qui déclenchait souvent plus que la curiosité. Le grand chahut du 22 mai 1894 eut l’avantage de faire la Une des journaux locaux. Des dizaines de Havrais s’avancèrent jusqu’à l’élégante scène de la Lyre Havraise.

Mais, dès le jeudi suivant, un arrêté municipal supprimait momentanément les réunions publiques dans la salle de la Lyre havraise sous prétexte du maintien de l’ordre. Visiblement la présence des bouillants évangélistes en uniforme gênait ! En ces années 1890 la présence protestante, très visible dans une ville qui a élu pour maire Jules Siegfried, ne fait pas l’unanimité à droite ou à gauche. L’apparence très britannique des officiers et soldats de l’Armée du Salut irrite particulièrement le nationalisme français. Encore quatre ans, et les deux nations allaient passer à un cheveu de la guerre à l’occasion d’affrontements coloniaux, lors de la crise de Fachoda. Si l’on y ajoute la nouveauté absolue représentée par une prédication féminine, bien des aspects troublaient le public des grandes villes françaises…

Il en aurait fallu plus pour décourager les Salutistes du Havre. La foule se pressa dans les locaux de l’Armée du Salut, 84, rue Saint-Quentin, les jours suivants. Les réunions se succédèrent, et les conversions se multiplièrent. L’Armée du Salut entreprit de visiter les agglomérations voisines, comme Harfleur ou Montivilliers et s’intéressa à un public jusque-là délaissé : elle organisa, en présence de la Maréchale, un souper amical qui rassembla 80 « femmes perdues » de la ville. Hommes et femmes alcooliques ne furent pas oubliés.

Le poste du Havre devint bientôt un des plus importants de France, assurant sa double mission d’action sociale et d’évangélisation jusqu’à aujourd’hui.

Les souvenirs de ses débuts agités continuèrent à alimenter un certain clivage et une réputation imméritée de sectarisme religieux. Mais les effectifs rassemblés par l’Armée du Salut en firent la première communauté évangélique de la ville jusqu’en 1930, tandis que l’oeuvre s’imposait progressivement par ses actions contre la misère, la prostitution ou l’alcoolisme. Elle ouvrit en outre pendant la première guerre mondiale un foyer pour les soldats et développa progressivement l’accueil des SDF. Les uniformes salutistes appartenaient désormais au paysage havrais dans les différents quartiers où elle travaillait, rue Lafayette, rue Victor Hugo, avant de s’établir rue Lecesne puis avenue René Coty où elle est toujours bien active. La Fondation de l’Armée du Salut a même la charge depuis une quarantaine d’années d’un des plus grands centres d’hébergement pour personnes en difficulté de notre pays, autour des bâtiments du Phare, rue de la Vallée, au Havre.

Jean-Yves Carluer.

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