« Semeuses » et « déménageuses »…

     Dans les premières années du XXe siècle, l’évangélisation protestante française entre en modernité. D’un côté, les réunions populaires dans des salles publiques, systématisées à partir de 1875 par la Mission Mac All (Mission Populaire Évangélique) et la Mission Gibson (département d’Évangélisation des Églises méthodistes), semblent avoir quelque peu épuisé leur impact de nouveauté. D’un autre, le développement des libertés publiques, tout comme les progrès technologiques de la « Belle Époque », permettent d’imaginer de nouveaux supports et de nouveaux moyens.

    Les « semeuses » : des salles mobiles d’évangélisation populaire

   Nous étudierons plus tard les « bateaux missionnaires », les « péniches d’évangélisation », les « tentes protestantes »,  les « voitures bibliques », automobiles ou non. Mais avant de poursuivre la saga des « hommes-sandwich » évangéliques par l’histoire d’Arthur Salwey, il m’a semblé opportun de parler un peu des salles mobiles, fameuses en leur temps, et, il est vrai, bien oubliées aujourd’hui.

    La mise en place des salles démontables, des salles mobiles et des tentes d’évangélisation intervient à peu près à la même période, vers 1909-1910. Les idées originelles sont nées à l’étranger, essentiellement en Angleterre ou en Suisse. Mais l’intérêt français pour les salles itinérantes provient du retour d’expérience des campagnes portuaires des « bateaux bibliques » dans les années 1890, puis de leur adaptation, la décennie suivante, sous forme de « péniches d’évangélisation » sur la Seine, l’Oise, l’Yonne ou la Marne.

    C’est la Mission Populaire (dite Mac-All) qui imagina le prototype de la « semeuse ».

    Voici comment le pasteur Henri Nick, le premier évangéliste à utiliser cette salle démontable de 12 mètres sur 8, présente la « Semeuse du Nord » aux lecteurs du Christianisme au XXe siècle :

 

La première semeuse en construction, visitée par le comité directeur de la Mission Populaire, sous la direction de M Beigbeder, 2 juin 1909. Photo d'archive de la Mission Populaire Évangélique, 47, rue de Cllichy, 75009 Paris, publiée dans le numéro spécial de la revue Présence, été 1985.

La première semeuse en construction, visitée par le comité directeur de la Mission Populaire, sous la direction de M Beigbeder, 2 juin 1909. Photo d’archive de la Mission Populaire Évangélique, 47, rue de Clichy, 75009 Paris, publiée dans le numéro spécial de la revue Présence, été 1985.

   « La Semeuse est un coquet édifice en bois, pouvant contenir aisément 150 personnes assises. Elle a un solide plancher, symbole de la solidité de sa hase qui est le Christ ; son toit est formé par une simple toile.

    Dans son ensemble et ses détails, elle fait le plus grand honneur à M. l’ingénieur Beigbeder, directeur de la Mission populaire, qui en a conçu les plans et a veillé à leur exécution.

    Toutes les précautions devaient être prises et l’ont été. Il fallait prévoir les pierres lancées par les gamins, et les fenêtres sont protégées par un léger treillis en fer à peine visible, trop mince pour intercepter la lumière. A l’intérieur de la salle, une plate- forme élevée permet de placer un appareil et un operateur et de donner des séances de projections lumineuses. La décoration consiste en élégants panneaux. Ils représentent des scènes bibliques, le Semeur, la Brebis perdue, l’Enfant prodigue, Ils sont dus au pinceau du fils du grand peintre chrétien Burnand. Aux jours de fête le drapeau national flotte à la façade.

    La nuit venue, la salle brille. De l’intérieur, des flots de lumière s’échappent de ses six cintres élégants et les découpent en traits de feu sur l’obscurité environnante. Celle-ci s’estompe un peu ; de ce foyer de clarté s’échappent des chants de cantiques. A peine voilés par les minces cloisons, ils retentissent au loin. Ce mystérieux sanctuaire qui s’éclaire soudain sur la plaine noire, fait penser à une âme qui rayonne d’un corps fragile. N’est-ce pas, en effet, l’âme chrétienne qui, par ce nouveau foyer de vie transporté tantôt ici, tantôt là, veut faire rayonner la lumière divine sur les populations dans l’obscurité et les ténèbres de la mort ?

 

Semeuse à Lille

La première semeuse à Lille

   La première réunion eut lieu le 1er juillet dernier [1909] à Lezennes[1]. Des prospectus avaient été distribués, où nous donnions un aperçu des sujets traités dans nos conférences évangéliques : «Alcoolisme » « Dieu est-il mort ? », etc… Mais nous aurions pu nous dispenser de ces annonces, car l’un des avantages d’une salle ambulante, c’est de piquer la curiosité par son installation ; la réclame est ainsi faite avant que les réunions ne commencent.

    Le maire de la commune vint à la première conférence, et, comme un conseiller municipal à la fin de la réunion nous cherchait chicane et se méprenait sur nos intentions, le maire lui dit : « Laissez ces gens tranquilles, loin de redouter la contradiction, ils l’offrent. Nous se sommes pas habitués à tant de largeur ailleurs (il voulait dire de la part de l’Eglise romaine), ils viennent faire notre éducation, c’est ce dont nous avons le plus besoin. » Il expliquait en ces termes, mieux même qu’il ne croyait le faire, le but que nous poursuivons.

    La réunion commence par des chants de cantiques, par la lecture de la Bible, se termine d’habitude par la prière.

 

M. Néboit, colporteur, et son épouse, devant la semeuse. Cliché provenant des archives de la Mission Populaire Évangélique, publié dans la revue Présence, périodique de la MPE, 47, rue de Clichy, numéro spécial été 1985.

M. Néboit, colporteur, et son épouse, devant la semeuse. Cliché provenant des archives de la Mission Populaire Évangélique, publié dans la revue Présence, périodique de la MPE, 47, rue de Clichy, numéro spécial été 1985.

   Nous n’avons rencontré jusqu’à maintenant aucune opposition systématique. Seulement, un jour, près de la salle, on homme frappa d’un coup de couteau, qui aurait pu être dangereux, un colporteur de la Mission Populaire, M. Pacherie. Mais ce n’a été qu’un cas isolé, et il s’agissait d’un ivrogne qui a assisté ensuite paisiblement â d’autres conférences.

    Ce qui nous frappe, c’est l’attention respectueuse du public ; celui-ci s’est maintenu nombreux cinq soirs par semaine, les premières semaines. L’orateur est soutenu par la sympathie des auditeurs pour qui le message de l’Évangile est chose toute nouvelle. Dès le second mois, à coté des curieux moins nombreux qu’au début, nous avons eu un public composé en majeure partie d’habitués de Lezennes désireux d’être instruits de la parole de Dieu.

    Même des gens que leur genre de vie ou leur profession éloigne de nous, par exempte un cabaretier, à la fin d’une conférence rendent publiquement hommage à l’œuvre accomplie… Un fermier du pays, rencontré par M. Néboit, lui disait: « il est 7 heures du matin et je n’ai pas encore bu de petits verres ; avant de vous connaître, à cette heure-là, j’en avais vidé plusieurs ». Ce qui l’avait le plus touché à la réunion c’était l’amour du Sauveur en croix : « Il a pardonné au malfaiteur qui était à côté de lui ! ». Tels jeunes gens se sont affiliés à la ligue de tempérance et même à la Croix bleue après avoir bien compris la portée des engagements pris. Ils se joignent aussi à l’union Chrétienne de Fives-Lille.

    Les écoles populaires sont encourageantes entre toutes, elles sont très suivies malgré l’opposition du curé qui punit les enfants assidus. Et si vous entendiez ces bonnes réponses I un petit garçon disait : » Oh ! c’est trop court, j’aimerais pouvoir rester ici toujours, je me trouve si bien ! » D’antres savent exprimer d’une façon touchante leur reconnaissance à ceux et à celles qui  leur ont apporté la parole du salut.

    Outre les écoles, quelques jeunes filles du Foyer du Peuple de Fives, gagnées depuis quelque temps à l’Évangile ont eu d’elles-mêmes l’idée d’entreprendre des réunions pour jeunes Filles. Elles consacrent leur après-midi du dimanche à leurs sœurs moins favorisées de Lezennes. Soixante de celles-ci ont répondu à cette invitation,  et, le dimanche suivant, elles étaient encore presque aussi nombreuses[2] ».

    Désormais, les salles démontables, appelées « semeuses », sont appelées à faire partie du paysage évangélique français. Je me souviens en avoir aperçu une dans mon enfance, et, qui sait, peut-être y en a-t-il encore une autre quelque part.

Des inconvénients, pourtant...

La semeuse, cité du Maroc à Bruay-en-Artois, en 1910. Photo tirée de la Revue de l'Évangélisation, 1910.

La semeuse, cité du Maroc à Bruay-en-Artois, en 1910. Photo tirée de la Revue de l’Évangélisation, 1910.

Les semeuses avaient une sérieuse limitation : montage et démontage duraient plusieurs jours et mobilisaient toute une équipe. De plus, ces opérations entrainaient usure et casse éventuelle des matériaux. L’évangélisation en salle démontable supposait des missions longues. En cas d’échec, la déception était d’autant plus grande que l’on ne pouvait pas immédiatement se porter dans un autre endroit. Globalement, même si l’édifice n’était pas trop cher (la première semeuse, offerte par « Miss Gould » avait coûté 10.000 francs-or), il supposait une équipe étoffée, comprenant « un ouvrier mécanicien, qui sera chargé de toute la partie matérielle ». Le point faible, on le comprend, est de nature financière.

    Les deux semeuses de la Mission Populaire tendent donc à rester immobiles. L’une d’entre elle part pour la Bretagne pour une mission conduite par le pasteur baptiste Jules Sainton. Elle sert ensuite à l’implantation de la fraternité de Saint-Nazaire. Dans les décennies qui suivent, les diverses Églises protestantes se dotent de plusieurs salles provisoires en bois, mais pour d’autres raisons. Les deux guerres mondiales ont accumulé tant de destructions de temples que beaucoup de communautés doivent trouver un temps refuge pour leurs cultes dans des baraquements d’urgence reconvertis. Ces derniers, devenus la propriété des Églises, ont pu être ultérieurement déplacés dans d’autres villes pour abriter des congrégations émergentes. C’est ainsi que le temple provisoire de Lorient a terminé sa course à Vannes…

    La « déménageuse » : une semeuse sur roues

    Pour une évangélisation itinérante, il fallait donc envisager un modèle plus léger, plus mobile, et forcément plus petit. Dès 1910, le pasteur Émile Ullern, des Églises libres, avait eu l’idée d’un autre type de salle mobile, la « déménageuse ». Cette « semeuse » sur roues avait attiré l’attention des rédacteurs de la Semaine religieuse de Genève :

     « M. le pasteur Ullern, qui est appelé à annoncer l’Évangile dans des départements français où les petits villages sont parfois nichés très haut dans la montagne, où les salles de réunion sont rares ou impossibles à obtenir, s’est parfois servi de tentes démontables. Mais les tentes ne sont utilisables que dans la belle saison, qui, dans un pays de prairies, est la saison ou l’on travaille dés l’aube et où l’on se couche de bonne heure. Comment fournir à chaque village, sans frais onéreux, une salle chauffable, bien éclairée, munie de sièges confortables ?

 

La semeuse roulante, ou "déménageuse", à Guingamp. Sur l'escalier, l'évangéliste J Scarabin.

La semeuse roulante, ou « déménageuse », à Guingamp. Sur l’escalier, l’évangéliste J Scarabin.

   Avec l’aide d’un jeune technicien, M. Ullern vient de faire construire à Berne une salle d’évangélisation roulante. C’est une sorte de grande « déménageuse » ayant la propriété de s’ouvrir et de s’étendre, grâce à d’ingénieuses charnières, et qui présente alors un cube de sept mètres sur cinq, reposant sur une trentaine de crics de fer. Dans cette salle, bien aérée par des ventilateurs, vernie en clair, on trouvera une quarantaine de petits bancs pouvant être utilisés par 120 personnes, un petit harmonium, deux placards, dont l’un pour les livres et l’autre pour les deux lits pliants où les évangélistes dormiront la nuit. Un escalier à rampe conduira la foule à ce petit temple ambulant, et une gracieuse galerie servira de parvis aux timides.

    Le lundi 17 avril [1911], cette salle ambulante servira, à  Berne, à une première réunion religieuse. Puis, traînée par deux chevaux, elle gagnera la bourgade française où M. Ullern se propose de travailler ce printemps »[3].

    La « déménageuse » circula effectivement dans les Alpes et le Jura français au cours des années suivantes, pour le compte  de la Commission d’Évangélisation des Églises Libres. Avec le temps, elle se confondit avec les autres semeuses. Est-ce la même, est-ce une autre construite sur le même modèle ? Je la retrouve encore sur un cliché pris à Guingamp (Côtes-d’Armor) dans les années 20 lors d’une mission de l’évangéliste méthodiste Jean Scarabin. On voit nettement sur le cliché les essieux centraux, ainsi que les potelets de fer qui soutiennent la salle provisoire.

    Cette idée de salle (ou de podium) mobile ne sera pas oubliée quand viendra le temps de la motorisation. Les « tanks de l’Évangile », des frères Arnéra dans les années 30, les GMC auvergnats de Franck Barral en 1960, ou maintenant les semi-remorques de « Gospel Vision », témoignent d’une même imagination…

Jean-Yves Carluer

[1] Lezennes, près de Villeneuve d’Ascq, dans le Nord.

[2] Cité d’après Le Journal de l’Évangélisation, 1909, p. 400 à 402.

[3] Semaine religieuse, 15 avril 1911)

L'histoire du fils prodigue, par Eugène Burnand. Triptyque de la semeuse N° 1. Archives de la MPE, 47, rue de Clichy, 75009 Paris.

L’histoire du fils prodigue, par Eugène Burnand. Triptyque de la semeuse N° 1. Archives de la MPE, 47, rue de Clichy, 75009 Paris.

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