Du drame de l’armée Bourbaki à l’Évangélisation de la France (1)

     « L’année terrible », comme disait Victor Hugo, celle de la défaite de 1870 et de la commune de Paris, marque, nous l’avons dit, une mutation et un renouveau de l’évangélisation de la France. Parmi de multiples raisons de cette évolution, nous en retiendrons particulièrement une ici : les malheurs de notre pays ont suscité un vaste courant de solidarité et d’intérêt de la part des protestants des pays voisins.

     Un des exemples les plus frappants concerne la Suisse. Les cantons romands, en particulier Genève, Vaud, Neuchâtel, et Jura, ont été directement impliqués par les opérations militaires qui se déroulaient sur leur frontière même, et par l’accueil des débris de notre armée de l’Est. Il en a résulté une forte sympathie pour la France, une distribution biblique systématique auprès des troupes brièvement internées dans la Confédération helvétique, prolongée par la création d’œuvres spécifiques, dont la plus caractéristique est la Société neuchâteloise pour l’évangélisation de la France.

     Le moment fort de cette solidarité intervient en janvier 1871, lors du désastre de l’armée Bourbaki

 Partie 1 : Jours noirs dans la neige glaciale…

      Nous sommes dans les dernières semaines de la guerre contre la Prusse. Les armées lancées par Gambetta pour secourir Paris assiégé et affamé ont été défaites les unes après les autres par Bismarck. Dans une tentative désespérée pour desserrer l’étau allemand, la République française provisoire avait même lancé une armée, dite de l’Est, vers l’arrière des Prussiens, Belfort et l’Alsace. Composée de débris de l’armée de la Loire rejoints par des contingents d’Afrique du Nord et du Midi, elle était dirigée par le général Bourbaki. Mais, après un succès à Villersexel, le 9 janvier 1871, elle doit se replier vers Besançon, poursuivie par l’ennemi. La guerre se termine. L’Empire allemand est proclamé dans la Galerie des Glaces, le 18 janvier, l’armistice est signé le 28 janvier. Une erreur de rédaction des négociateurs français a hélas laissé de côté l’armée de l’Est, et les hommes de Bourbaki sont seuls face aux Allemands. Le seul chemin pour échapper à l’anéantissement est la route de la Suisse via Pontarlier et les cols du Jura.

    Il fait un froid de loup, les chevaux épuisés s’écroulent sur le verglas, les hommes, affamés et gelés, se trainent dans la neige, les épidémies éclatent. A l’image d’une armée détruite, le général en chef, qui a essayé de se suicider, est couché sur un gravas. Sur place, le pasteur Abt est témoin de la débâcle : « Hélas, que de désastres, que de choses tristes et douloureuses nous avons vues à Besançon depuis huit mois, mais surtout depuis six semaines ![…]  La retraite de l’armée de Bourbaki a été désastreuse, Ici, tout le monde en a été malade. A un moment donné, nous avons eu, sur le territoire de Besançon, 12.000 malades de cette armée, et près de 400 décès militaires par semaine. La variole et la fièvre typhoïde ont gagné la population civile et, malgré l’émigration de notre population protestante suisse, nous avons eu beaucoup plus de décès qu’à l’ordinaire. Cependant, au milieu de ces cruelles épreuves, il nous a été donné de faire quelques biens à beaucoup d’âmes. Des visites incessantes, de bonnes conversations avec nos soldats et la diffusion de sept caisses de Livres saints, portions et traités, auront assurément […] contribué à jeter quelques rayons de lumière céleste au milieu de si épaisses ténèbres[1] ».

Le désarmement de l'Armée de l'Est à la gare des Verrières. Détail du "Panorama des Verrières", par Édouard Castres, exposé à Lucerne.

Le désarmement de l’Armée de l’Est à la gare des Verrières. Détail du « Panorama des Verrières », par Édouard Castres, exposé à Lucerne.

Les survivants de l’Armée Bourbaki arrivent à Pontarlier et passent le col de Joux sous la protection des canons du fort. Une convention d’internement signée au village des Verrières règle leur condition d’admission en Suisse, pays neutre.

     Depuis Verrières, deux routes descendent vers les villes de la plaine suisse. Une petite majorité des 88.000 soldats désarmés prit la route sinueuse qui descendait directement sur Yverdon en passant par Sainte-Croix. Les autres passèrent  par les hautes vallées du Val-de-Travers, route plus longue mais moins escarpée qui menait à Neuchâtel. Une ligne de chemins de fer y avait été construite depuis 1860, qui reliait la capitale cantonale à Verrières puis Pontarlier. Elle servit à évacuer les blessés.

 Un accueil remarquable

      Le major Davall, de l’armée suisse, décrit les soldats qui « descendaient dans la vallée pour rencontrer une ville ou de grands villages où ils pussent enfin trouver un moment de repos. Les premières troupes qui firent leur entrée durent marcher jusqu’au soir, afin d’évacuer les routes et permettre à d’autres corps d’avancer ; aussi, arrivés dans les localités habitées où la population les attendait avec des secours, ces pauvres soldats exténués, privés de nourriture, tombaient-ils le long des maisons, où ils restaient accroupis, inertes, incapables d’agir et à peine de parler[2] ».

     En rentrant dans le Val-de-Travers, les soldats français pénétraient en pays protestant. Ils y furent accueillis avec beaucoup d’humanité : « les secours sont pris en charge par les habitants pour nourrir, réconforter, aider et soigner ces dizaines de milliers de soldats ». Pour le moment, l’urgence est médicale et sociale. Mais les plus zélés des protestants de la région réfléchissent déjà aux moyens de témoigner de leur foi.

     Sur la route qui descend à Neuchâtel, la première petite cité rencontrée dans le Val-de-Travers est Couvet. La rue principale, empruntée alors par les réfugiés, s’appelle maintenant Rue Edouard Dubied, du nom d’un ingénieur qui fit fortune en créant dans la vallée, dès 1867, une des grandes usines de construction de machines à tricoter suisses. Après avoir dirigé au Havre une entreprise de mécanique navale, il était rentré à Couvet pour lancer sa propre affaire. Il fait partie de ceux qui accueillent les blessés. Le colonel Secrétan, historien de l’Armée de l’Est, note que « toute la génération d’hommes qui, en Suisse, a assisté à ce lugubre épilogue […] en a gardé, impérissable, le tragique souvenir[3] ». C’est vrai pour des hommes comme Edouard Dubied. C’est encore plus vrai pour une jeune fille de 15 ans, née à Turin, mais qui a grandi à Couvet auprès d’une grand-mère très pieuse. C’est la nièce d’Édouard Dubied. Elle s’appelle Hélène Biolley.

 (à suivre)

 Jean-Yves Carluer


[1] Société centrale protestante d’évangélisation, Rapport annuel, 1871, p. 9.

[2] Major Davall, Les troupes françaises internées en Suisse à la fin de la guerre franco-allemande en 1871, Rapport rédigé par ordre du Département militaire fédéral sur les documents officiels déposés dans ses archives, Berne, 1873, p. 44.

[3] Colonel Édouard Secretan, L’ Armée de l’Est (20 décembre 1870 1er février 1871) , 2e éd., Neuchâtel, Attinger Frères Éditeurs, 1894, p. 557.

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