L’épopée de la voiture biblique Pointet (1)

    Nous entamons ici, en alternance avec d’autres posts, une courte série d’articles sur les aventures (il n’y a pas d’autre mot) hippotractées du colporteur suisse Frédéric Pointet (1825-1896) lors du quart de siècle qui suivit la guerre de 1870 et la Commune de Paris.

    Rappelons que la Société Neuchâteloise pour l’Évangélisation de la France avait confié au colporteur Pointet la mission de parcourir le pays aux commandes d’une grande voiture à cheval qui servirait de support à la diffusion biblique. Le résultat a été impressionnant : cet équipage a distribué certaines années en France autant d’exemplaires des Saintes Écritures que les 40 colporteurs réunis de la Société Évangélique de Genève ! Sur l’origine du projet, le lecteur se reportera pour plus de détails aux articles déjà parus sur ce blog :

http://le-blog-de-jean-yves-carluer.fr/2013/07/22/du-drame-de-larmee-bourbaki-a-levangelisation-de-la-france-1/

http://le-blog-de-jean-yves-carluer.fr/2013/08/05/du-drame-bourbaki-a-levangelisation-de-la-france-2/

http://le-blog-de-jean-yves-carluer.fr/2013/08/12/du-drame-bourbaki-a-levangelisation-de-la-france-3/

 1) La voiture Pointet : technique et logistique…

     Nous avons vu que la grande voiture articulée servant de support au colportage avait été offerte aux Neuchâtelois par le Crystal Palace Bible Stand. Elle avait sans doute déjà servi. Il fallut d’ailleurs la repeindre lors de sa première campagne.

La grande voiture Pointet, alors en service dans la Mission Évangélique bretonne. Devant le véhicule, le colporteur Guillaume le Quéré, dit "Tonton Tom", neveu du pasteur Le Coat, et sa fille. Extrait d'une carte postale éditée vers 1905.

La grande voiture Pointet, alors en service dans la Mission Évangélique bretonne. Devant le véhicule, le colporteur Guillaume le Quéré, dit « Tonton Tom », neveu du pasteur Le Coat, et sa fille. Extrait d’une carte postale éditée vers 1905.

   C’est une voiture bâchée, articulée. Une photographie tardive de ce véhicule, prise au temps où il avait été confié à la mission baptiste de Trémel quelques années après la mort de Frédéric Pointet, nous permet d’en visualiser les caractéristiques. A l’avant, le siège du conducteur et de son aide. Au centre, un espace bâché qui sert à la fois de réserve de littérature (plusieurs caisses de Bibles, Nouveaux Testaments, Almanachs évangéliques et Évangiles de distribution), et d’aliments (fourrage pour les chevaux et nourriture pour les hommes) et de lieu de vie, en particulier de couchage. C’est loin d’être un camping-car actuel : le bâchage ne protège que de la pluie, et encore… Le froid et le vent pénètrent à l’intérieur. C’est à l’arrière que se trouve le point le plus stratégique. Un escalier étroit mène à une plate-forme surélevée qui sert habituellement de chaire mobile, permettant de haranguer les auditeurs sur les places et les marchés. Il est arrivé parfois, selon plusieurs rapports du colporteur, que cette plateforme serve de cible à divers projectiles, ou, pire encore, soit prise d’assaut par des groupes hostiles lors de controverses trop animées ! Car la principale nouveauté, plus encore que la mobilité, de cette voiture, c’est d’être une chaire mobile protestante évangélique portée au coeur des espaces de vie habituellement catholiques, voire, plus rarement, libres penseurs. Ce type de véhicule ne pouvait apparaître qu’à la fin du XIXe siècle, dans un contexte de liberté d’expression de plus en plus large, mais pas toujours garanti.

 Lourde et encombrante…

     La première contrainte de cette forteresse mobile, c’est l’encombrement et le poids qui oblige à utiliser deux chevaux.  Une anecdote tirée des rapports de la Société de Neuchâtel nous livre le détail de la masse en mouvement : « F. Pointet et son épouse sont en route… . Ils arrivent à une rivière qu’il faut passer sur un pont de bois dont la vétusté inquiète M. Pointet. « N’irons-nous point au fond ? », demande-t-il à sa femme.  Il pousse vigoureusement les chevaux et passe lestement. Quelques pas plus loin, il voit, affiché à un arbre, un arrêté préfectoral qui interdit de passer avec un poids de plus de 600 kilos. Il en avait 3050. Personne ne l’avait averti. Tous deux rendent grâce au Seigneur« [1]. Ainsi donc la voiture toute équipée pesait plus de trois tonnes, ce qui est beaucoup pour cette époque.

    Conduire un tel ensemble n’était pas à la portée du premier venu. Un véhicule hippomobile articulé est instable, en particulier au niveau du train avant. Rappelons que les freins, probablement à sabot, sont très peu efficaces et ne sont pas commandés directement depuis le poste du cocher. Celui-ci, de toutes façons, a assez à faire avec la conduite des deux chevaux. La photographie dont nous disposons n’indique pas s’il s’agit d’un attelage en ligne ou en couple. Seul un conducteur éprouvé peut mener la voiture. La présence d’un aide est bienvenue, et on comprend mieux que Frédéric Pointet se soit engagé dans l’aventure accompagné de son épouse.  Car la voiture doit fréquemment se frayer un chemin dans les rues étroites du centre des petites villes pour atteindre des marchés embouteillés. Y reculer représente une vraie difficulté.  Autre problème, celui des fortes pentes que la voiture rencontre souvent, car Frédéric Pointet visite, à l’occasion, des départements de montagne. Il faut trouver des relais pour doubler les chevaux, il faut veiller aux pentes. On peut s’imaginer Mme Pointet, marchant à côté de la voiture tout en réglant les vis des freins.  « Une des principales difficultés de la tâche de M. Pointet est celle des communications dans des contrées montagneuses, sur des côtes abruptes et par des chemins en partie défoncés et longeant des précipices. Faire voyager un lourd attelage dans ces circonstances, de jour et de nuit, et quelquefois dans l’impossibilité de se procurer des renforts à des prix raisonnables, n’était certes pas à la portée de chacun ; et il fallait avoir les aptitudes pratiques de notre frère, jointes à la fermeté et à l’énergie  que le Seigneur lui a données, pour en sortir sain et sauf. Pour citer des chiffres, nous mentionnons le fait que, tandis que l’année passée, la voiture avait pu faire 150 lieues (600 km du Midi en Bretagne) en sept jours et demi, elle a mis ces derniers temps neuf jours à franchir 167 km, soit 40 et quelques lieues. C’est le voyage de Limoges dans le Cantal et du Cantal dans l’Aveyron que M. Pointet nous signale comme ayant été particulièrement pénible et périlleux« [2].

    Au bout de plusieurs années, le colporteur ajoute une voiture légère à son équipement. C’est un tilbury, forme améliorée des chars à banc d’autrefois, dotée d’une suspension de qualité qui en faisait le véhicule typique des médecins de campagne. A partir de 1876, il laisse habituellement la grande voiture sur une place de ville importante, et rayonne pendant la journée dans les marchés des alentours avec son tilbury.

    Devenu veuf en 1893, Frédéric Pointet ne peut plus utiliser la grande voiture. Il aménage alors son tilbury qui devient son seul véhicule et dans lequel « il couchait en toutes saisons« [3].

    Un conducteur appelé à passer autant de temps avec ses bêtes développe immanquablement une relation privilégiée avec elles. Les chevaux demandent des soins indispensables, qui sont autant d’heures prises sur la distribution, mais, en même temps la rendent très efficace. Le couple homme-animal devient indissociable, c’est la cas pour la voiture de F. Pointet :  » Avec lui on pouvait à bon droit appliquer ce proverbe: « le juste à soin de sa bête ! » Avec quelle tendresse il soignait son beau cheval, fidèle compagnon de sa vie missionnaire ! [4]  »

    « Un de ses chevaux qui, durant 9 ans, avaient si vaillamment résisté aux fatigues exceptionnelles du travail de la voiture, est tombé malade, et, malgré les soins qui lui ont été donnés, a fini par succomber. C’est plus qu’une perte, c’est pour nos amis une réelle douleur[5]« .

 Des accidents…

     Les voitures à cheval sont dangereuses. Il y avait plus de morts autrefois en France (plusieurs milliers) avec les carrioles et charrettes qu’aujourd’hui avec les voitures. Si l’on rapporte le nombre de décès à celui des kilomètres parcourus, la différence est vertigineuse. Ces accidents ont concerné également Frédéric Pointet, mais essentiellement à la fin de sa vie.  Il était seul, et surtout âgé : plus de 70 ans. Sans doute n’avait-il plus la pleine capacité de ses moyens, ce qui expliquerait qu’il n’ait pu toujours réagir à temps. Le rapporteur de la Société de Neuchâtel raconte la poignante dégradation des capacités d’un évangéliste hors-pair qui avait voulu travailler pour Dieu jusqu’au bout : « Tombé malade pendant la campagne de l’hiver 1895-1896 dans le nord de la France, à la suite d’un accident de voiture arrivé à Dunkerque, M. Pointet, après quelque temps de repos, avait repris la tâche. Mais il sentit bientôt ses forces le trahir; il se décida à se rapprocher de la Suisse et rentra au pays au commencement de l’été,fit sans succès quelques tentatives d’évangélisation dans le canton de Fribourg, puis il se retira à Concise, auprès de sa famille, en passant par Neuchâtel, où un nouvel accident de voiture (dont notre comité n’eut connaissance que plusieurs mois après), lui causa une blessure sérieuse à la tête. De Consise, il se rendit à Yverdon, chez son frère, où son état ne tarda pas à s’aggraver. Il s’est éteint paisiblement le 10 octobre 1896, à l’âge de 72 ans[6] ».

Jean-Yves Carluer


[1] Société Neuchâteloise pour l’Évangélisation de la France, Rapport, 1880, p. 14

[2] Idem, 1876, p. 8.

[3] Ibidem, 1896, p. 1

[4] Société Évangélique de Genève, Rapport, 1896, p. 50.

[5] Société Neuchâteloise d’Évangélisation de la France, Rapport, 1880, p. 19

[6] Idem, Rapport, 1896, p. 2

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