Du drame Bourbaki à l’évangélisation de la France (2)

La Bible et les prisonniers

      En ces semaines de janvier 1871 où les restes de l’Armée Bourbaki demandent l’internement en Suisse, cela fait déjà plusieurs mois que les Églises protestantes romandes sont très actives en faveur de la France. Leur rôle va bientôt s’avérer capital dans le domaine de la diffusion biblique.

     On le sait, Paris a été très tôt encerclé et assiégé par les Prussiens, dès le 19 septembre 1870. La France est privée de sa tête, malgré les efforts de la Délégation de Tours. A la désorganisation de l’administration française répond la désorganisation des circuits habituels de l’évangélisation du pays. Victor de Pressensé, le responsable de la principale agence de colportage protestant, s’est replié en province, mais il est très malade et bientôt mourant. Le contact est perdu avec ses subordonnés. Les transports et la poste fonctionnent très mal, l’argent manque, les ports de la Manche sont paralysés.

    Dès les premières défaites, les protestants suisses se montrent remarquablement efficaces. Ils le sont à double titre.

Le premier volet est humanitaire. C’est au sein des milieux de Réveil suisses qu’est née une institution, alors toute récente, mais appelée à un grand avenir : la Croix-Rouge. Henri Dunant, son fondateur, avait été également secrétaire de l’Alliance Évangélique et un des fondateurs des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens dont il avait rédigé la charte. Plusieurs réunions préparatoires de la Croix-Rouge se sont tenues chez des responsables de la Société Évangélique de Genève. Et c’est dans cette ville qu’est signée la convention de 1863. Beaucoup de chrétiens suisses, catholiques ou protestants, résidant en France, vont pouvoir agir en 1870-1871 sous la sauvegarde du brassard rouge et blanc, sur simple autorisation de leurs correspondants de Genève. Ils soignent les blessés, participent aux secours, et témoignent librement de leur foi, aussi bien en France que dans les zones occupées par les Allemands. Les évangéliques suisses ont rarement eu autant de liberté d’agir dans notre pays, du moins officiellement, car les difficultés locales sont nombreuses !

      Le deuxième volet est spirituel. Les protestants helvétiques comprennent qu’un devoir leur est confié, celui de suppléer à la désorganisation des Évangéliques français, et qu’ils bénéficient également d’une opportunité offerte par leur statut de neutre.

 Le temps de la Société Évangélique de Genève

      La guerre de 1870 est l’heure de gloire de la Société Évangélique de Genève (S.É.G.), créée en 1832. Certains de ses colporteurs, qui sont pour la plupart de nationalité française, ont été touchés par l’ordre de mobilisation, mais, contrairement à Victor de Pressensé, le pasteur Frédéric Dardier garde le contact avec ses agents, qui oeuvrent, il est vrai, essentiellement au sud de la Loire ou dans les départements de l’Est. Les effectifs manquants sont remplacés par des volontaires suisses : « Aussitôt après la déclaration de guerre, nous décidâmes d’envoyer plusieurs évangélistes et plusieurs colporteurs, pour donner des soins spirituels aux soldats, aux blessés et aux malades, en même temps que des soins corporels, lorsque nos agents seraient agrégés comme infirmiers d’ambulances »[1]. C’est ainsi que partent pour la France un certain nombre d’étudiants de la faculté de Genève et d’évangélistes : MM. Kiener, Allégret, Quéré, Bonhotal, Junod, Vulliamy, Eggly…

La place du Bourg-du-Four, à Genève, adresse du siège de la Société Évangélique. Carte postale ancienne.

La place du Bourg-du-Four, à Genève, adresse du siège de la Société Évangélique. Carte postale ancienne.

Les évangélistes-infirmiers-colporteurs qui ont réussi à obtenir le « brassard international » peuvent même continuer à exercer leur service en zone occupée et en territoire allemand, dans les camps de prisonniers. Suivons l’un d’entre eux, l’instituteur-évangéliste de Frontenaud, Bonhotal, qui se porte volontaire, malgré le danger. En août, il est à Nancy, puis à Forbach où « il manque être fusillé », puis se rapproche de Metz. Il arrive à Sedan quelques jours après la bataille, puis entre à Paris le 18 septembre, où il est assiégé pendant cinq mois. Bonhotal est maintes fois appréhendé et conduit au poste. A Paris, il doit s’expliquer devant le préfet Keratry qui le renvoie libre[2]. Bonhotal finit par être engagé par l’ambulance de l’Étoile. Il retrouve son foyer le 17 février. Son collègue Lavanchy travaille d’abord en Alsace auprès des blessés et prisonniers puis accompagne l’armée de la Loire avec le pasteur Montandon et un autre colporteur, Eggly, qui meurt bientôt, victime d’une épidémie.

     Un des problèmes concrets que doivent surmonter les sociétés de colportage est, bien entendu, celui de l’approvisionnement en littérature. Cela concerne aussi Genève :

« Rien n’arrivait de Londres ni de Paris ; nous n’avions point de livres à distribuer, les caisses de  Nouveaux Testaments et de fragments des Écritures, qui nous étaient adressées, restait ensevelies au fond des gares. De plus, les almanachs manquèrent, ces almanachs qui ouvrent tant de portes aux marchands de Livres saints… L’Almanach des bons conseils, dont nous attendions 35.000 de Paris, ne put jamais arriver. Il fallut donc que notre société se fît éditeur… »[3].

      Le comité de la S.É.G. réussit à faire imprimer d’urgence dans des presses réparties entre Genève, Lausanne et Lyon, 30.000 almanachs protestants, 135.000 Évangiles, 250.000 traités… La S.É.G. est en relation directe avec la Société Biblique d’Écosse et les sociétés anglaises, et finit par obtenir directement les exemplaires des Écritures depuis Londres en passant par Bâle et l’Allemagne, où les transports fonctionnaient sans problèmes…

     Comme il arrive parfois, l’excellence surgit de l’urgence. Comme il fallait rédiger de nouveaux tracts et traités pour les colporteurs, on s’inspira de l’actualité :

« A la fin de l’automne, le département de colportage, désireux de se servir des épreuves de la France pour attirer l’attention d’un grand nombre d’habitants de ce pays sur la nécessité de la lecture du Nouveau Testament en vue du relèvement de la nation, mit au concours la question suivante : Quelles sont les causes morales qui ont amené les malheurs de la France, et quels sont les remèdes à ces maux ?. Dix manuscrits furent envoyés. Celui qui avait pour titre « le Mal et le Remède » fut couronné… Déjà 23.000 exemplaires ont été imprimés et répandus. De plus, la Société britannique des traités religieux vient de mettre à notre disposition 3000 fr., pour en porter l’impression à 100.000 exemplaires »[4].

     Ce petit tract, Le Mal et le Remède, resta pendant deux générations un classique de la littérature de distribution protestante en France.

     Pendant que les colporteurs suisses s’activent, plusieurs pasteurs, en particulier MM. Rivier, Challand, Borel, Weser, se succèdent en Allemangne auprès des prisonniers de guerre, à Stettin, Kreskow ou Damm :

« Je puis prêcher l’Évangile du matin au soir, sans aucune espèce d’entrave, à des multitudes immenses. Je le fais chaque jour, tant que j’ai pu sortir un son de ma poitrine ; et quand je n’en puis décidément plus, je rentre dans un hôpital, et là, assis sur le lit de quelques malades, les convalescents faisant cercle, la conversation s’engage pleine de sérieux et d’abandon… Elle s’engage sur la Parole de Dieu, sur Jésus-Christ, auquel je m’efforce toujours d’amener leurs pensées et leurs coeurs, et, grâce à Dieu, il n’est point difficile de le faire. Je n’imagine pas des auditoires plus attentifs ; l’intérêt se peint sur tous les visages[5] »

     Les pasteurs sont appuyés par des colporteurs. Le neuchâtelois Frédéric Pointet parcourt les stalags avec sa sacoche de Nouveaux Testaments.

 L’accueil des soldats de l’armée Bourbaki

     Mais revenons aux soldats épuisés que nous avions laissés sur les routes enneigées du Jura. 1700 soldats, déjà malades ou blessés, vont encore mourir lors des deux mois d’internement en Suisse.

    Très touchées des malheurs de nos troupes, les populations protestantes suisses des cantons de Vaux et Neuchâtel réservèrent un excellent accueil aux 87.000 survivants, la plupart très malades. La convention de Verrières avait ouvert le champ à la première opération d’envergure de la Croix-Rouge. Mais d’autres comités se mirent en place, par exemple la société d’aide du canton de Neuchâtel.  L’internement se fit essentiellement dans des bâtiments publics réquisitionnés pour l’occasion. Malgré tout, ce fut l’occasion pour les soldats français, répartis dans les cantons éloignés de la frontière, de découvrir les valeurs des populations suisses.

    Les protestants évangéliques de la Confédération ont saisi immédiatement l’opportunité de témoignage protestant que représentait l’afflux des internés : pour le rapporteur de la Société Évangélique de Genève, il y avait là « une occasion inouïe fournie à tant de sociétés chrétiennes, comme à nous, de répandre et de prêcher la Parole à des hommes en grand nombre et au milieu de circonstances bien propres à en faciliter l’accès dans leur cœur[6] ».

     Parmi les nombreux évangélistes qui intervinrent, citons, entre autres, Quéré dans les casernes et les hôpitaux à Lucerne, aux couvents de Saint-Urbain, son collègue Rathausen, dans maintes villes d’Unterwald et du canton d’Argovie, et aussi Jaulmes autour de Schaffhouse…

    Les agents protestants sentirent très vite qu’il fallait apporter aux Français une littérature mieux adaptée que les traités habituels. La S.É.G., toujours très réactive, imprima un  Almanach du soldat destiné aux hommes de troupes. Celui-ci connut un tel succès, que, sans cesse mis à jour, il continua à être distribué dans les casernes françaises jusqu’au début du XXe siècle.

    Les internés rentrèrent progressivement en France après la signature des préliminaires de paix, en mars 1871. A partir de cette date, également, les Prussiens libérèrent les prisonniers de leurs stalags. L’évangéliste suisse Frédéric Pointet resta distribuer ses Évangiles à Karlsruhe jusqu’au départ du dernier train[7].

     Pour les Suisses, le développement de la guerre à leur frontière et la prise de conscience des souffrances provoquées par les conflits de 1870-1871 avaient agi comme un électrochoc. On a vu qu’ils ont su réagir rapidement et efficacement. Mais, la paix revenue, les énergies restaient comme en suspens. Plusieurs, parmi les plus engagés des protestants helvétiques, estimèrent que les efforts d’évangélisation entrepris devaient être poursuivis pour ne pas être vains. Le théologien Frédéric Godet fut chargé, par exemple, de présider une Société neuchâteloise pour l’évangélisation de la France, créée pour l’occasion. Ce sera l’objet d’une prochaine étude.

 Jean-Yves Carluer


[1] S.É.G., Rapport annuel, 1871, p. 49.

[2] Émile de Keratry, préfet de police après le 4 septembre, puis commandant de l’armée de Conlie.

[3] S.É.G., Rapport annuel, 1871, p. 55.

[4] S.É.G., Rapport annuel, 1871, p. 56.

[5] Société évangélique de Genève, Rapport, 1871, Lettre du pasteur Challand, p. 61.

[6] Idem, p. 62.

[7] Société évangélique de Genève, Rapport, 1872, p. 86

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4 réponses à Du drame Bourbaki à l’évangélisation de la France (2)

  1. Ping : L’épopée de la voiture biblique Pointet (1) | Le blog de Jean-Yves Carluer

  2. PETITHORY Jean-Paul dit :

    C’est un peu le hasard qui m’a conduit sur votre blog.
    Dans cette partie traitant de la guerre de 1870, j’y quelque chose qui m’intéresse beaucoup.
    Cet instituteur-évangéliste de Frontenaud de patronyme BONHOTAL est probablement mon arrière grand-père. Son prénom est Jean-Emmanuel.
    J’ai fait des recherches, car sa vie s’est terminée bien tristement, il a été assassiné à Nice en 1881 alors qu’il était employé alors par l’Eglise Evangélique de Nice.
    De plus il est le père de Suzanne Adèle Bonhotal qui a passé toute sa vie comme institutrice-missionnaire protestante à Madagascar (envoyée par la SMEP), elle y est d’ailleurs décédée.
    Je ne connaissais pas cette période de sa vie,
    AVEZ-VOUS PLUS DE DETAILS?
    QUELLES SONT VOS SOURCES?
    Je suis preneur de toutes informations le concernant.
    Je vous remercie par avance pour l’attention que vous voudrez bien porter à ce message.
    Très cordialement.

    • Merci de votre intérêt pour ce blog !
      Je ne connaissais pas le destin tragique de votre aïeul. Mes sources pour cet article sont les rapports de 1871 de la Société Évangélique de Genève, qui n’en disent guère plus que ce que j’ai retranscrit. Vous trouverez ce document soit à la Bibliothèque du protestantisme Français, à Paris, soit à la Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève, en face du monument des Réformateurs. Cette bibliothèque conserve les archives de la SEG. Quand j’y suis passé il y a quelques années, elles n’étaient pas encore classées mais étaient consultables. Vous devriez y trouver des correspondances et des rapports concernant votre aïeul. Étant donné que Jean Emmanuel Bonhotal a également travaillé à l’institut protestant de Glay, dans le Doubs, vous pourriez aussi consulter leurs archives, si elles sont conservées. Les circonstances de son décès sont relatées dans le journal La presse, lors du compte rendu d’assises qui condamna l’assassin à la détention criminelle à perpétuité (la presse, 21 août 1882). Il est tragique de constater qu’un père de famille de 5 enfants qui n’avait pas hésité à braver les balles et les obus prussiens pour colporter l’Évangile, ait été victime d’un voleur de grand chemin en pleine ville de Nice. L’essentiel de la carrière de J. E. Bonhotal est résumé dans la notice que lui consacre le journal « L’Église libre », sous la plume du pasteur Charpiot, le 30 décembre 1881.
      Le destin de votre aïeul mérite sans doute qu’un jour je lui consacre un article sur ce site. J’aurais alors besoin de votre collaboration.
      Je vous communique dans un courrier privé séparé les numérisations qui concernent J.E. Bonhotal.
      Très cordialement,
      Jean-Yves Carluer

  3. Gisele Marie Gowans Bonhotal dit :

    et bien, moi aussi je decouvre votre site car je recherchais des details sur une grande Tante, Suzanne Adele Bonhotal. En effet elle enseigna et dirigea a l’Ecole Protestante de Tananarive et mourut la en 1953. Mon pere, Jean Louis Etienne Bonhotal, Officier de l’Armee du Salut en France, etait son neveu. Elle communiquait avec nous par lettres et meme un paquet arriva a la fin de la derniere guerre.
    Apres ma formation d’Officiere de l’Armee du Salut a Londres en 1954, j’ai epouse in Officier brittanique, John Gowans. Apres nos annees de service en GB, USA, Australie et France, mon mari fut elu General de l’Armee du Salut mondiale. Il est decede en 2012. Je reside a Beckenham, pres de Londres, pour etre a proxomite de mes deux fils.Les liens Bonhotal font encore partie de ma vie et de nombreux neveux et nieces.

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