La burqa et Tertullien

Qu’est-ce que la foi chrétienne ? Quelques réflexions sur la burqa et Tertullien.

 

    Je réagis sur ce blog à l’intervention très intéressante de David Vincent : « Une burqa chez les Chrétiens » sur le site Actu-Chretienne.net. L’auteur y cite un texte connu de Tertullien, extrait du De virginibus velandis (Du voile des vierges), dans lequel l’auteur antique demande aux chrétiennes de se recouvrir entièrement le visage en ne « laissant d’ouverture que pour un œil » et en donnant justement en exemple les femmes de l’Arabie, alors préislamique.

    Pour l’historien que je suis, cette citation amène deux remarques.

     – La première s’attache au contexte. Tertullien est un responsable chrétien d’Afrique du Nord, en charge d’une des Églises les plus prospères de la fin du IIe siècle malgré la persécution. Dans la province romaine de l’Africa, les conversions ont été nombreuses, et, même si nous sommes encore au cœur de l’époque dite de l’Église antique, s’y posent déjà avec acuité les problèmes que l’on rattache aujourd’hui à la sécularisation. Les pasteurs-évêques se plaindront bientôt que l’assistance au culte diminue sensiblement lors des fêtes locales…

    La réaction de Tertullien est d’exiger tout un ensemble de normes de sainteté. Tertullien est un auteur prolixe et brillant. On trouve chez lui le meilleur et le pire. Les évangéliques aujourd’hui aiment beaucoup l’une de ses expressions : « On ne naît pas chrétien, on le devient ». Oui, mais pour Tertullien, cela n’a rien de commun avec une prédication d’évangélisation de Billy Graham. Pour lui, le Salut éternel récompense l’observance stricte de tout un ensemble d’exigences spirituelles. Par exemple, pour Tertullien, on doit rechercher le martyre, manger la nourriture la plus médiocre possible, etc. Les excès de ses normes expliquent en partie le fait qu’il ne soit considéré que comme un demi «  père de l’Église », malgré son génie littéraire.  L’autre raison réside dans le fait qu’il soit tombé en l’an 207 dans l’hérésie montaniste, vers laquelle il penchait justement par sa rigueur. La moitié environ de ses ouvrages est classée comme hétérodoxe, et il n’a jamais été canonisé par L’Église latine.

    Dans le processus de construction normative de sainteté, on aboutit inévitablement au statut et à l’habillement de la femme. Et là, le misogyne Tertullien a fait très fort. La femme est, à ses yeux, un danger et surtout un danger public. Sur le fond, il affirme que c’est Eve la grande responsable de la chute, puisqu’elle seule a réussi à convaincre Adam, alors que le serpent y aurait échoué directement. Il interprète même le célèbre texte de Paul sur le voile de la façon la plus extensive possible : si la femme doit se couvrir « à cause des anges », c’est qu’elle est la grande tentatrice qui excite les anges à la chute pour qu’ils deviennent des démons ! On comprend, dans ces conditions, qu’un simple fichu ne saurait suffire. Et Tertullien de critiquer les femmes qui se contentent d’une étoffe sur le haut du chignon, insuffisant à cacher la beauté de leur chevelure. Ce haut chignon est d’ailleurs prohibé, car il contrevient au commandement de « ne pas ajouter à sa taille » (De cultu feminarium, II, 7, 2). On pourrait continuer, car l’auteur consacre pas moins de 7 ouvrages sur trente à cette grande tentatrice qu’est la femme. Le choix de la burqa est donc, pour lui, parfaitement logique.

 –      La deuxième remarque amène à reposer la question de la nature de la foi chrétienne. Est-elle la découverte joyeuse du Don de Dieu et du Salut gratuit offert en Jésus-Christ, suivie évidemment de la mise en ordre d’une vie désormais tournée vers le bien, ou est-ce l’entrée dans un processus de Salut par les œuvres sous le couvert de la sanctification ? Un des stéréotypes les plus éculés des évangéliques voudrait que les catholiques romains soient engagés dans cette démarche de Salut par les œuvres et les protestants goûteraient le Salut par la foi. La réalité est bien plus compliquée. Après avoir entendu quelques prédicateurs « de sainteté » qui annoncent pendant quelques minutes la Grâce de Dieu, suivie d’un grand MAIS qui dure une heure, j’ai eu la même impression que devant les publicités que l’on recevait il y a quelques années de quelques sociétés de vente par correspondance, avant que les tribunaux n’y mettent bon ordre. On vous affirmait que vous aviez été sélectionné avec un numéro gagnant, garanti par huissier, qui vous donnait droit gratuitement à une maison, une voiture, un grand voyage (barrer les mentions inutiles). Tout en bas, des petites lignes vous expliquaient de façon très compliquée, qu’il fallait auparavant répondre à des conditions que vous n’aviez à peu près aucune chance de réussir, sauf passer commande, ce qui en fait ne garantissait rien…

   Est-ce vraiment cela l’Évangile ?

 

Jean-Yves Carluer

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