L’épopée de la voiture biblique Pointet (2)

Face au froid et à la maladie…

     Nous retrouvons la grande voiture du colporteur Pointet sur les routes de France, de 1871à 1896. Après avoir envisagé les contraintes techniques, nous abordons cette fois les mille et une difficultés du quotidien…

     La plus dure épreuve, pour le couple Pointet, car Frédéric est accompagné de son épouse (qui avait été également colporteur en Suisse) jusqu’à la mort de cette dernière en janvier 1891, est le froid. Nos deux colporteurs travaillent en été et surtout en hiver. Cette dernière saison est l’époque privilégiée de la distribution de la Bible et des réunions privées, le soir à la veillée. C’est aussi, à partir de l’automne, le grand moment des foires où la voiture biblique peut montrer toute son efficacité. On sait que, pour des raisons d’économie et pour protéger la cargaison de littérature, les époux Pointet dorment sous la bâche à l’arrière de la voiture. Durant le rude hiver 1879-1880, « ils devaient parfois couper leur pain et même leur vin gelé, avec la hache. Ils partaient souvent bien avant le jour pour quelque foire qui se tenait à 10 ou 20 kilomètres de distance[1]« .

    On comprend que nos colporteurs aient voulu passer l’hiver de préférence dans le Midi de la France. Mais là, un nouveau problème surgissait. Notre Vaudois, familier de la langue du nord, est en grande difficulté en pays occitan. Il s’en ouvre à Frédéric Godet dans une lettre du 20 février 1876 : « Nous sommes entrés dans ces terribles régions où l’on ne parle plus que le patois : c’est le Midi… Aussi trouvons-nous des populations qui ne semblent pas avoir le moindre besoin d’agrandir la somme de leurs connaissances. Indifférence bien pénible à constater… Il est pénible de faire 22 lieues sur des pentes couvertes de glace et de neige pour arriver à une foire, et qu’après 15 minutes de travail, vous voyez votre auditoire s’éclaircir et vous abandonner pour se rendre auprès  d’un charlatan… La plupart du temps, ils refusent de recevoir des Évangiles pour rien, ne sachant pas lire. Le tambour public fait ses publications en patois. Les juges de paix doivent connaître le patois pour pouvoir s’en tirer. Combien le Nord est préférable pour la langue« [2]. Il faut comprendre cette opinion de Frédéric Pointet au delà du préjugé. A cette époque, l’évangélisation des départements du Midi se heurte encore à un certain nombre d’obstacles. Comme en Bretagne, en Corse, ou en Pays basque, les parlers locaux restent bien vivants. Gageons d’ailleurs qu’un méridional comme Ruben Saillens aurait eu un certain succès sur la même place ! Les autres problèmes étaient bien réels : le Midi est encore peu alphabétisé, il se situe au sud de la fameuse ligne Saint-Malo-Genève. Il s’y trouvent également quelques régions anticléricales, et c’est dans un de ces espaces que notre Vaudois rencontra l’indifférence religieuse.

    Les dures conditions sanitaires d’un voyage hivernal dans une voiture bâchée ne pouvaient qu’affecter la santé des deux colporteurs. « Ils vivent seuls, et tous deux déjà avancés en âge, dans ce domicile ambulant« . La plus fragile est Mme Pointet. Elle doit revenir pour un temps, au cours de l’été 1876, relate le comité,  « dans le canton de Neuchâtel, son pays d’origine, où, sous nos pressantes instances, elle est venue chercher une réparation de ses forces bien nécessaire. Il serait inutile de dire que la même invitation pressante avait été adressée à notre frère Pointet, qui n’a pu se décider à y répondre. Il a craint qu’en remisant sa voiture et en mettant en pension ses chevaux, ne fût-ce que pour quelques semaines, il ne retrouverait plus bêtes et matériel en bon état, et qu’ainsi l’oeuvre de l’évangélisation ne souffrit quelque dommage[3]« . L’hiver 1875-1876 avait été particulièrement éprouvant pour Mme Pointet : son mari écrivait alors au comité : « Voyant que son état était très sérieux, je ne l’ai pas quittée pendant plusieurs jours; mais dès qu’elle s’est sentie mieux, elle m’a envoyée aux foires. Sa position n’était alors en rien agréable. Je partais à 7 heures du matin et rentrais à 7 heures du soir, la laissant toute la journée dans son lit, à une température de 4 degrés au dessous de zéro, sans feu et sans pouvoir même se chauffer quelque tisane… Ajoutez à cela que je m’éloignais de 50 à 60 kilomètres par des routes excessivement dangereuses. Étais-je bien sûr de revenir en santé ou même en vie[4]? ».

Thomas Arbousset (1810-1877), dans sa jeunesse. Page de couverture de sa biographie par Henri Clavier.

Thomas Arbousset (1810-1877), dans sa jeunesse. Page de couverture de sa biographie par Henri Clavier.

    Le couple de colporteurs est accueilli ou aidé, à l’occasion, par les protestants du lieu. Ainsi, à Saint-Amand, dans la Vienne, « pour encourager la vente, [le pasteur Arbousset] resta plusieurs heures autour de la voiture par un froid intense[5] « . Mais ils peuvent également rester plusieurs semaines à l’écart de toute implantation protestante.

(A suivre)

 Jean-Yves Carluer



[1] Société Neuchâteloise pour l’Évangélisation de la France, Rapport de 1880, p. 13.

[2] Idem, Rapport de 1876, p. 8.

[3] Idem, Rapport de 1876, p. 5.

[4] Idem, p. 6.

[5] Ibidem, p. 6. Thomas Arbousset, ancien missionnaire au Lesotho et à Tahiti, terminait sa carrière comme pasteur à Saint-Sauvant (Vienne).

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