George Charles Smith, pasteur et aumônier (1807-1813)

Le  Mouvement Béthel, des ports anglais jusqu’aux côtes de France (2)George Charles Smith, pasteur et aumônier (1807-1813)

 

     Nous avons laissé en 1807 George Smith à l’Octagon Chapel de Penzance, petit port de Cornouailles (britanniques), dont le nom en langue celtique (Pen zance) semble annoncer l’oeuvre à venir : « l’origine, (ou la tête), de ce qui est saint… » G.C. Smith est resté pasteur baptiste de la localité pendant l’essentiel de sa vie. Il y était estimé pour son éloquence et son dynamisme. Il bâtit, par exemple, six temples annexes dans les alentours entre 1812 et 1816. Mais nombre de ses paroissiens ne tardèrent pas à se plaindre de ce que leur pasteur était en voyage la plupart du temps, et que, rentré à Penzance, il ne faisait que parler du témoignage auprès des marins.

     Car un appel brûlait au coeur de George Smith. A peine installé en Cornouailles, « il commença à prêcher aux pêcheurs et aux marins sur la côte de Land’s End […] chaque fois que l’occasion se présentait[1]« .

En illustration de couverture de l'ouvrage "Evangelicals in the Royal Navy", une représentation d'une réunion à bord d'un navire de guerre britannique à l'époque des guerres napoléoniennes. Elle se déroule dans l'entrepont (on remarque l'affut de canon, à gauche) et rassemble, au premier rang, des officiers et des midshipmen. Elle se déroule ici sous la présidence du commandant, qui dès lors qu'il est fervent, se voit doté de responsabilité spirituelle

En illustration de couverture de l’ouvrage « Evangelicals in the Royal Navy », une représentation d’une réunion à bord d’un navire de guerre britannique à l’époque des guerres napoléoniennes. Elle se déroule dans l’entrepont (on remarque l’affut de canon, à gauche) et rassemble, au premier rang, des officiers et des midshipmen. Elle se déroule ici sous la présidence du commandant, qui dès lors qu’il est fervent, se voit doté de responsabilité spirituelle.

   Un premier tournant intervient début 1809. Penzance, premier havre abrité de la côte anglaise pour toute embarcation qui vient de l’ouest, recueille souvent des navires à moitié désemparés, tout juste rescapés de la tempête. C’est le cas, cette année-là, d’un côtre (cutter) des douanes, le Dolphin, qui s’est mis péniblement à l’abri dans Mounts Bay.  Un des marins du bord, Thomas Doeg, avait été quartier-maître sur l’Agamemnon quand George Smith y était midshipman. A peine à terre, le marin interpelle le pasteur :

– « Nous avons échappé à un tel coup de vent que chacun se voyait périr… et nous avons pensé demander un sermon à bord quand nous sommes finalement arrivés.

– Votre commandant me laissera-t-il monter à bord et prêcher ?

– Oh Oui! C’est même lui qui nous a pressés de vous le demander !

– Certes, c’est très singulier ! J’ai souvent souhaité prêcher à bord d’un navire, mais je n’ai jamais encore pu le faire… »

    Cette première prédication en mer de G.C. Smith eut pour thème un texte bien adapté : Jonas 1,6 : « Pourquoi dors-tu ? Lève-toi, invoque ton Dieu » !

    Rentrant du bord en chaloupe, le pasteur conversa (en cornique-breton !) avec les rameurs. Il leur fit remarquer à quel point les marins convertis étaient encore peu nombreux. L’un des matelots lui répondit : « J’en connais un sur un vaisseau de Portsmouth ».

    C’est ainsi que commença la Correspondance navale du pasteur Smith, s’agrandissant en toile d’araignée : un marin sur le Royal George, un autre sur le Royal Oak, puis sur le Zealous, l’Elizabeth, le Ganges, le Tonnant, le Repulse… Quelques années plus tard, le pasteur de Penzance était en relation avec une centaine d’unités.

    La Correspondance navale répondait à un besoin urgent. En ce début du Réveil spirituel dans la marine anglaise, les convertis, traités de « méthodistes », étaient isolés, au point de ne pas se connaître sur les mêmes unités. Contrairement aux officiers « blue lights« , relativement protégés par leur grade et leur statut aristocratique, les matelots pouvaient souffrir de moqueries quotidiennes et de multiples brimades, quand ce n’était pas de véritables persécutions de la part de quelques officiers irascibles qui ne supportaient pas de voir un de leurs hommes prier dans un recoin du navire. Plusieurs furent même fouettés devant tout l’équipage.

Page de couverture du Boatswain's mate, édition de 1812.

Page de couverture du Boatswain’s mate, édition de 1812.

     G.C. Smith possédait des atouts pour mettre en oeuvre la Naval correspondence Mission. Son statut d’ancien officier de la Navy ouvrait les portes des unités, celui de pasteur lui donnait autorité pour aborder de multiples cas de conscience soumis par les marins convertis, celui de familier de l’imprimerie le poussa à faire éditer de nombreux tracts et livrets destinés à entretenir leur vie spirituelle, et qu’il joignait à ses lettres. En 1812, il fit paraître un ouvrage qui connut un énorme succès : The Boatswain’s mate, a dialogue, titre que l’on pourrait librement traduire en français « Entretiens avec le bosco« . G.C. Smith y compilait plusieurs de ses tracts et y ajoutait des éléments autobiographiques. Désormais, le pasteur sera surnommé « Bosun Smith« , le terme « Bosun » (bosco) étant le diminutif de Boatswain.

     Tout cela coûtait fort cher, et le jeune père de famille qu’était « Bosun » Smith y mit tout son argent et osa quelques dettes. Il trouva progressivement des aides et des contributeurs. Les grandes sociétés évangéliques londoniennes qui diffusaient Bibles et tracts l’appuyèrent, ainsi que plusieurs pasteurs. Il fédéra les efforts de quelques amis des marins, comme Thomas Thompson, John Rippon, Robert Hawker, aumônier de la garnison de Portsmouth, William Henry Hoare… Mais la collaboration la plus efficace vint de deux femmes de la haute société. La première était Selina Wills, nièce de la célèbre fondatrice d’Églises méthodistes Selina Hastings, comtesse de Huntingdon.

Mary Whitbread (1770-1858), à l'époque de son mariage avec Sir George Grey. Esquisse de Henri Bone. National portrait Gallery (http://www.npg.org.uk/collections/search/portrait/mw119363/Mary-Grey-ne-Whitbread-Lady-Grey)

Mary Whitbread (1770-1858), à l’époque de son mariage avec Sir George Grey. Esquisse de Henri Bone. National portrait Gallery (http://www.npg.org.uk/collections/search/portrait/mw119363/Mary-Grey-ne-Whitbread-Lady-Grey)

La deuxième était Mary Whitbread, épouse de sir George Grey, frère du futur premier ministre libéral Lord Grey. Lady Mary Grey (1770-1858) était issue d’une famille marquée par le Réveil méthodiste. Son époux était alors Commissaire de la Marine à Portsmouth dont il dirigeait l’arsenal. « Avec l’aide bienveillante de son mari, elle transforma bientôt la résidence du Commissaire de la Marine dans l’arsenal de Portsmouth en une base d’aide sociale chrétienne[2]« .  Elle devint une ardente distributrice de littérature religieuse : comme correspondante de la Société biblique britannique (BFBS), elle répandit ou fit répandre, de 1810 et 1815, un total de 28.201 exemplaires des Saintes Écritures[3]. Une grande partie de ces Bibles ou Nouveaux Testaments était destinée aux prisonniers de guerre français.

     Cette distribution de littérature religieuse aux marins et soldats de Napoléon représenta une nouvelle étape de l’oeuvre de George Smith.

    A l’automne 1813, il y a exactement 200 ans, un navire marchand anglais transformé en transport de Troupes, arriva à Penzance. Parti de Saint-Sébastien, en pays basque espagnol, il ramenait à Brest des blessés et des invalides français définitivement hors de combat que le général Wellington avait décidé de rapatrier, quand la tempête le détourna sur la côte de Cornouailles. A la vue de toute cette misère qui s’échouait sur ses grèves, « Bosun » Smith décida de réagir.

 (à suivre)

 Jean-Yves Carluer


[1] New Sailor’s Magazine, 1832, p.255.

[2] Record, Notice nécrologique de Lady Mary Grey, 26 mai 1858. Son arrière-petit-fils, Lord Grey of Fallodon, ministre des Affaires Étrangères du Royaume-Uni de 1905 à 1916, a été un des principaux artisans de l’Entente cordiale entre la France et l’Angleterre.

[3] BFBS, Annual report, 1815, p. 482.

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