Coups et insultes sur les marchés : l’épopée de la voiture Pointet (4)

Quand le colportage devient dangereux…

 

     « Il y a quelques jours que j’aurais dû mourir, ayant reçu un fort coup de pierre, de la grosseur d’un oeuf, à la tempe« , écrit Frédéric Pointet en 1879. « Quelle quinzaine ! Jamais je n’en ai vue de pareille… Pour vous en donner une idée, il faudrait vous décrire ces moments terribles où je suis aux prises avec des maires qui me refusent leur visa et m’insultent; ce curé qui ameute ses femmes et me traite de canaille à plusieurs reprises; ces femmes aux yeux farouches et à la bouche béante et presque écumante,  vomissant tout ce qu’il y a de plus ignoble […], ces quantités d’Évangiles déchirés et lancés à la tête […], ce curé qui organise un charivari : les couvercles, les marmites, les faux, les pelles sur lesquelles on frappe; quel vacarme, quels cris, quels hurlements ! Le curé qui assiste impassible et applaudissant, quand on assène d’énormes coups de gourdin sur le dos du cheval ; il s’emporte : je le retiens, mais une pierre m’atteint, et je suis près de perdre connaissance ; les guides et le fouet me tombent des mains. On me lance au dos une masse de fumier et de purin; tout, jusqu’au cheval, en est souillé[1]« 

    Avant de terminer notre série sur la voiture Pointet par un bilan et divers témoignages, il reste à aborder ici l’aspect le plus difficile de l’évangélisation hippomobile entre 1871 et 1896, la violence récurrente rencontrée par Frédéric Pointet et son épouse dans leurs voyages.

    Visiblement, l’arrivée de la grande voiture « biblique » est un élément déstabilisant pour bien des populations habitués à une unanimité religieuse locale. Tout dialogue collectif sur ce sujet est impossible. En cette fin du XIXe siècle, en plusieurs endroits, l’altérité religieuse n’est pas encore acceptée. Son intrusion au coeur des foires et marchés, lieux de sociabilité et d’identité locale, déclenche parfois un rejet très violent.

    Ajoutons que notre colporteur, passionné et courageux, est assez souvent provocateur. C’est ce que laisse entendre Frédéric Godet, le président de la Société Neuchâteloise, qui l’emploie : « Il est vrai qu’en vrai fils de huguenot, M. Pointet n’aimait pas Rome et, qu’avec son tempérament fougueux, il l’attaquait peut-être un peu trop fréquemment dans ses allocutions en public[2]« . Frédéric Pointet était habitué à subir des agressions, avant même qu’il ne soit recruté par les Neuchâtelois : « On se souvient des scènes de violence dont il fut victime en 1870 près de Porrentruy et à la suite desquelles  ceux qui l’avaient attaqué durent lui payer une indemnité, que M. Pointet, ses frais couverts, s’empressa de porter à l’orphelinat de l’endroit[3]« .

    L’opposition violente n’est pas l’apanage des contrées farouchement catholiques, car notre colporteur peut être également la cible de populations très anticléricales. C’est ce qui lui arrive dans les Ardennes en 1882 : « Des ouvriers se formant en troupe, ayant nommé un orateur qui est chargé d’ouvrir le combat. Quels cris, quels hurlements, toutes les fois que le saint nom de Dieu passe par ma bouche.

 -Vous êtes un jésuite ! la preuve, c’est que vous parlez de Jésus-Christ !

 Je fis une petite distribution dont j’ai eu du regret. De ces magnifiques portions, les feuillets ont été soigneusement écartés, le feu y est mis, et ces brandons enflammés sont lancés en l’air, en vue de les faire retomber sur la voiture, moi ou même le cheval. La gendarmerie arrive, mais au lieu de me protéger dans cette bagarre, ils me querellent en disant que je n’ai pas le droit d’être sur la voie publique. C’est la plus lourde journée que j’ai passée en France, et qui a duré plus de cinq heures[4]« .

    Il est arrivé à Frédéric Pointet de se défendre et donc d’en venir aux mains : « un jeune soldat m’insulta grossièrement. Je descends pour coter ma voiture…, et le voilà qui me tombe dessus, mais il me trouva mieux d’aplomb qu’il ne pensait. En un clin d’œil, ce misérable sauta sur la voiture. Ne voulait-il pas enlever mon argent ! Alors la colère me prend, je le saisis, l’arrache et le jette à terre. Ses camarades le ramassèrent[5]« .

Les insultes au quotidien

    Fort heureusement, les affrontements ne sont pas toujours aussi violents. Les exemples que je cite plus haut sont les seuls de cette intensité mentionnés par les rapports du colporteur.

    Le quotidien est plutôt fait de multiples vexations de la part d’interlocuteurs mal disposés : « un homme à  la figure cultivée, à qui j’ai vendu un calendrier, en y ajoutant un bel Évangile de Luc, me rapporte celui-ci en disant : « je ne veux rien de cette saleté« [6].  La provocation la plus courante est la destruction ostensible de la littérature biblique que viennent de distribuer les colporteurs : « à B., après quelques heures passées à parler et à vendre avec plein succès, ils voient la voiture entourée de gens de mauvaise mine. Tout à coup, elle est fortement secouée. Tout autour d’eux, on déchire des Évangiles et les almanachs; on en fait des balles [de papier] que M. Pointet reçoit à la figure avec des bouts de cigare et des poignées de tabac. Il se contente de répondre à ces furieux : « Mes amis, vous ne m’en jetterez jamais autant qu’on ne me l’a fait à Lourdes »; et il fait tomber sur leur conscience les appels puissants de la vérité de Dieu[7]« .

    L’opposition idéologique n’est pas la seule source de conflit.  Car la voiture Pointet, en s’installant sur des marchés où elle n’est pas attendue, se heurte inévitablement aux forains habitués qui ne voient pas d’un bon oeil ce nouvel arrivant : « un marchand de fer battu se mit à frapper des casseroles pendant plus de trois heures afin d’étouffer ma voix, mais je le dominais. Les ennemis de toutes couleurs se réunirent en rangs serrés autour de ma voiture, avec le dessein de me lancer à l’eau… la police arriva, et, comme toujours, elle tomba sur moi. Je levai l’ancre et partis« [8].  Dans un autre endroit, « la fête de P… a été bonne, malgré une importante cavalcade. J’ai pu me tenir debout. Une voiture à deux chevaux, portant un dentiste et quatre musiciens, vint se mettre en face de moi, mais voyant que le monde restait, il donna à la police l’ordre de me faire cesser. Je m’en fus ailleurs[9]… »

    Frédéric Pointet doit régulièrement s’imposer pour obtenir une place : « Le placier me mit en attente, mais On avait pensé à moi. Un marchand n’était pas venu ; je déblaie son banc sans autorisation et m’y voila ! Ah, quelle belle journée […] la parole et la vente marchent de pair[10]« . Certains jours, faute de place, les animaux doivent restés attelés pendant toute la durée de la foire[11].

 Mauvaise farce…

     Pour terminer, une petite anecdote contée par Frédéric Pointet, qui lui est arrivée à Huelgoat, en Bretagne, à  la fin de sa vie, alors qu’il était seul dans son tilbury : « L’autre jour, à la fin d’une journée de fatigue, j’arrive dans un petit bourg. J’ai grand’peine à trouver un coin pour Bichette (c’est mon cheval), mais il n’y avait plus de foin à son service. Heureusement que j’en avais une botte sur la voiture. Mais je commis l’imprudence de distribuer le soir, gratuitement, quelques-uns de mes beaux Evangiles de Luc. Alors, les gens formèrent un complot, et, au moment où j’ai été couché, plusieurs vinrent et prirent le brancard et agitèrent tellement la voiture, que j’étais comme un grain de blé sur un tamis. Je menaçai les gens, mais ce fut pire. Alors je me hâtai de m’habiller et pris mon fouet dans la main, mais tous disparurent. Il soufflait un vent violent, accompagné d’une pluie froide, mais que faire ? Les gens chuchotaient dans l’obscurité et formaient sans doute le dessein de me faire du mal. J’allai donc prendre mon cheval et m’en allais un kilomètre loin de ces barbares. Pauvre bête, malgré une couverture de laine doublée en quatre, un fort pardessus et un imperméable, elle était toute trempée et tremblait comme la feuille. Voyant cela, je n’hésitais pas à continuer mon chemin. À une heure du matin, et après un trajet de vingt-trois kilomètres, j’arrivai à Morlaix[12] ».

 Jean-Yves Carluer



[1] Société Neuchâteloise, rapport de 1881, p. 4.

[2] Société Neuchâteloise, rapport de 1896, p. 1

[3] Idem, 1896, p. 1

[4] Société Neuchâteloise, rapport de 1883, p. 5.

[5] Société Évangélique de Genève (SEG) rapport de 1890, p. 65.

[6] Société Neuchâteloise, rapport de 1879, p. 14.

[7] Société Neuchâteloise, rapport de 1879, p. 13.

[8] SEG, rapport, 1890, p. 66.

[9] SEG, rapport, 1890, p. 65.

[10] Société Neuchâteloise, rapport de 1879, p. 15.

[11] « Nos chevaux, attachés, muselés, tenus par la tête, restèrent en place tout le temps [de onze heures jusqu’à 5 heures] » (SEG, rapport, 1872, p. 90).

[12] Le Journal religieux, octobre 1892.

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Une réponse à Coups et insultes sur les marchés : l’épopée de la voiture Pointet (4)

  1. pointet marc dit :

    je suis content d avoir trouvé des renseignements concernant pointet et le protestantisme. j ai bien étudié le patronyme mais en tant que catholique et n ai jamais ouvert un registre protestant. donc pour moi c est nouveau et me donne une direction pour la suisse et leur origine. ce monsieur me plait avec son tempérament fougueux c est le signe du patronyme. merci pour ces renseignement .

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