Évangéliser les jeunes de Belleville en 1946

     Le pasteur suisse André Privat (1915-1994) a laissé des Souvenirs d’une qualité historique exceptionnelle. Ses réflexions, notées au jour le jour ou transcrites dans des lettres à sa famille, frappent par leur authenticité et leur refus de complaisance, à commencer vis-à-vis de lui-même. Il a exercé toute la première partie de son ministère en France comme équipier de la Mission Populaire[1], avant de prendre en charge une paroisse genevoise puis de partir comme missionnaire au Cameroun. L’extrait que nous présentons ici est issu du troisième tome de ses Souvenirs[2].

André Privat, en chaire du "Foyer de l'Âme" de la Fraternité de Nantes en 1941.

André Privat, en chaire du « Foyer de l’Âme » de la Fraternité de Nantes en 1941.

   En cette année 1946, André Privat est responsable de la Fraternité d’Arcueil, dans la banlieue sud de Paris, et cherche ses marques entre son engagement évangélique « classique » et l’orientation de plus en plus militante que prend le Christianisme social à cette époque[3]. En janvier, à peine arrivé, il aide son collègue Éric Garin, pasteur du Foyer fraternel de la rue de La-Fontaine-au-Roi, dans le quartier ouvrier du XIe arrondissement. La barricade de cette rue, au coeur d’un foyer d’insurrection et de contestation, avait été la dernière à résister aux « Versaillais » après la Commune de Paris, en 1871. Trois quarts de siècles plus tard, au lendemain de la guerre et en pleine période de rationnement, la culture locale et les méthodes de la Mission Populaire Évangélique étaient toujours très déroutantes pour un calviniste genevois.

     Jean-Yves Carluer

     « Il faut que je te raconte notre soirée de jeudi à Fontaine-au-Roi[4]. Tout d’abord, le métro est tombé en panne à la station République. C’était peut-être un symbole ou une allusion à notre pauvre IVème République, qui a tant de peine à se roder. Non sans détours, je rejoins à pied le Foyer de Garin. J’y retrouve nombre de têtes connues : Antoinette Blochet qui a quitté sa banque et travaille à plein temps comme évangéliste, André Ferret, le fils de notre directeur, plusieurs jeunes demoiselles qui furent nos campeuses à la Colonie de la Flèche.

     Eric Garin nous expose la tactique de cette soirée d’évangélisation, à laquelle ses jeunes se préparent depuis de longues semaines. Nous nous divisons en groupes de trois ou quatre, j’en préside un personnellement. Nous allons partir dans les stations de métro des environs et tenter d’inviter les jeunes qui s’y rassemblent pour discuter dans les couloirs, face aux marchands de journaux[5] […] Cela me paraît impossible et téméraire, et j’avoue être sceptique sur le résultat.

     Mais il n’y a plus moyen de revenir en arrière. J’ai beau suivre la prière d’Eric Garin de tout mon coeur, j’ai peine à croire que nous allons persuader un seul de ces «voyous». Cependant il ne faut pas que j’ébranle, par mes hésitations, la foi de ces jeunes qui tremblent un peu et n’y croient pas beaucoup plus que moi. Le comble serait que cette expérience réussisse. Garin nous recommande de ne pas rendre les coups, si nous en recevons ».

     Notre tâche consiste à inviter ces inconnus à une soirée [présentée comme festive] et une collation de vivres américains. L’appât n’a rien de religieux, mais pour aller à la pêche, il ne faut pas parler de friture aux poissons. […] Il n’y a plus qu’à se jeter à l’eau, même en tremblant.

Le Foyer fraternel de la Rue de La-Fontaine-au-Roi dans les années 1940. Photo extraite du site www.picoulet.org.

Le Foyer fraternel de la Rue de La-Fontaine-au-Roi dans les années 1940. Photo extraite du site www.picoulet.org. En haut de la photo, au centre, le pasteur Éric Garin.

      Notre groupe se dirige sur le métro Belleville, celui de Garin y descend le premier. Tandis que nous contournons l’autre bouche d’entrée, je le vois ressortir, suivi de nombreux jeunes qui se dirigent en bande vers le Foyer. Le veinard, il a su faire. Nous pénétrons à notre tour dans les couloirs et faisons une petite inspection des lieux. Les groupes animés ne manquent pas, mais il faudrait être expert ou un peu fou pour entrer en contact avec eux. Ce sont des « vrais de vrais », casquettes de travers, « grandes gueules », femmes serrées dans les bras, baisers plus sonores que chastes, conversations qui n’ont rien d’académique […] Les gars nous ont posé des questions. Nous ne pouvions pas leur dire qu’il s’agissait d’évangélisation. Enfin, quatre d’entre eux sont venus avec nous. Il fallait entendre leurs conversations. […]

 Témoignages et chorégraphies

      Enfin, nous arrivons et ils acceptent de monter à la salle de jeux. Antoinette Blochet et André Ferret, submergés par le nombre croissant des nouveaux venus, me demandent de prendre les choses en mains. Me voilà face à une bande de plus de cent jeunes gens et jeunes filles qu’il faut faire jouer. Ce n’est pas très commode, l’entrée s’encombre, on manque de chaises.

     L’idée me vient d’organiser une partie de «coup d’oeil». Ces gars doivent s’y connaître et je suis tout étonné qu ‘ils entrent dans le jeu tout naturellement. A 9 heures, Garin se juche sur une chaise, se présente comme directeur de ce Foyer et prononce quelques paroles très bien trouvées. « Il n’est pas de la police ».

– Est-ce «religieux» ici ?

– Pas au sens que l’on donne en général à ce terme. Mais parce que nous croyons en Jésus-Christ, nous avons eu l’idée de partager ce soir non seulement les vivres reçus des Américains, mais aussi notre joie d’être ensemble.

    Puis il annonce le programme de la soirée. Un ouvrier de Rouen, actuellement à l’École de colporteurs bibliques, donne son témoignage d’une façon très vivante. Dans son enfance, il a fréquenté la Frat[6], puis il s’est lancé dans le sport, la politique, le communisme et tout au monde. Il a fini par trouver la Foi, le jour où une jeune fille qu’il aimait a exigé qu ‘il lâche la Fraternité. C ‘est alors qu ‘il y est revenu et qu ‘il a quitté la jeune fille en question. Il a travaillé ensuite à l’Armée du Salut et va devenir maintenant colporteur biblique. Récit palpitant que tout le monde suit avec attention. Je ne m’y attendais pas.

     Nous descendons ensuite à la grande salle où se trouvent M. et Mme B., des Groupes d’Oxford[7], lui, moniteur d’éducation physique, elle, professeur de danse. M. B. introduit les démonstrations de sa femme par un témoignage très simple et très incisif. Il montre le jeune homme qui se tient mal, bossu, voûté et que le professeur redresse. « Il faut retrouver la bonne position pour respirer l’air pur… il en est de même dans la vie morale et spirituelle », etc.. »

    Mme B. entame alors une série de chorégraphies :

      « L’auditoire un peu ricaneur au début, change très vite d’attitude. Il est conquis et suit l’évolution des sentiments avec attention, comme on suivrait un film de cinéma. Plus un chuchotement. Mon voisin me fait part de ses réflexions, il est aussi subjugué par ce regard émouvant. Il ne connaissait pas la danse sous ce jour-là et n’y pensait guère en venant ici. Le voilà tout remué, qui s’ouvre à moi, me demandant si je suis d’ici, si je peux lui donner des renseignements. Son coeur a été touché par le témoignage plastique de cette chrétienne, qui s’exprime en dansant.

     Finalement, après l’avoir expliquée en deux mots, elle représente la Passion : la Vierge qui berce l’enfant Jésus, sa terreur quand elle a la vision du crucifié, Madeleine devant la Croix, au tombeau, puis face au Christ ressuscité.

     Tout ce déroulement est suivi dans un silence aussi émouvant que la danse et lorsque tout le monde remonte prendre la collation préparée, on sent qu’un courant a passé, il y a quelque chose de plus.

     Tandis que chacun se régale de crème au chocolat, de galettes, de tartines et de café, de nombreux entretiens s’engagent autour des longues tables. Plusieurs Bibles sont achetées au comptoir de librairie, bien qu ‘elles coûtent 50 fr.

     Un jeune me dit en partant : « Eh bien je vous remercie, j’ai économisé ainsi mes 21 fr. de cinéma ». Un vendeur de journaux engage une longue conversation avec moi. J’apprends qu’il avait été, comme gosse, à la Fraternité de Saint-Nazaire […] Mon voisin s’est inscrit aux Routiers, plusieurs autres ont donné leur adresse.

     Les conversations se sont prolongées jusqu’après minuit et je suis rentré ébahi par ce que nous venions de vivre. Voilà ce qui peut s’appeler de l’évangélisation. Cette soirée a été une bonne leçon pour moi. J’ai compris combien je manquais d’audace, de courage et de Foi. J’ai encore beaucoup à apprendre et je pourrais former une bonne équipe avec Eric Garin ».

      Bourgeois en banlieue rouge, pp. 70-74.


[1] Mission Populaire Évangélique, dite Mission Mac-All, fondée en 1873 à Paris.

[2]  Les différents tomes des Souvenirs d’André Privat :

Attention ! une passion peut en cacher une autre : 1915-1940,  Genève : Editions du Pressoir de Montalègre, 1988.

Cités mortes … Dieu vivant ! : 1940-1945, Genève : Editions du Pressoir de Montalègre, 1989

Bourgeois en banlieue rouge : 1945-1948, Genève : Editions du Pressoir de Montalègre, 1990

Vous dites … les Pâquis ? : 1948-1956, Genève : Editions du Pressoir de Montalègre, 1992

Coup de coeur pour l’Afrique : 1956-1957, Genève : Editions du Pressoir de Montalègre, 1993

Un continent qui se cherche : 1960-1967, Genève : Editions du Pressoir de Montalègre, 1994

[3] Jean-Paul Morley, La Mission Populaire Évangélique. Les surprises d’un engagement, Paris, Les bergers et les mages, 1993.

[4] Le Foyer fraternel, de la Rue Fontaine-au-Roi, oeuvre de la Mission Populaire à Belleville. Il est connu aujourd’hui sous le nom de « Picoulet », nom ramené par les enfants que le pasteur Garin avait fait évacuer vers le Jura et la Suisse en 1944. Son site : www.picoulet.org

[5] Une façon de profiter d’un peu de lumière, le soir, et de la chaleur en ces temps de restrictions hivernales…

[6] « La frat » : la Fraternité. A la fois poste d’évangélisation et Église, sur le modèle de la Solidarité créée en 1898 à Roubaix par Élie Gounelle, elle se veut être un centre de vie collective et d’actions sociales, visant à privilégier l’accueil,  la relation fraternelle et la responsabilité dans le sens du partage et de la solidarité.

[7] Réseau fondé par pasteur luthérien américain Frank Buchman en 1921 autour de « réceptions à la maison » (house parties), pendant lesquelles il voulait susciter un engagement chrétien chez les participants.

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