1870 : Les femmes ont-elles le droit de prier à voix haute dans les réunions ?

     La femme peut-elle prier et prophétiser dans les assemblées ?  Tel est l’intitulé du débat qu’ouvre en février 1870 le pasteur Léon Pilatte dans son journal « L’Église libre« . Cet hebdomadaire, successeur des Archives du Christianisme, est rapidement devenu le plus lu des journaux protestants français.      Créé en 1869 dans le cadre des Églises libres (aujourd’hui Union des Églises Évangéliques Libres), il s’est rapidement imposé dans le monde calviniste. Cet essor s’explique, entre autres, par les circonstances, car cet hebdomadaire, rédigé à Nice, a été à peu près le seul à relier les protestants français pendant toute une année, alors que le pays était envahi et la capitale assiégée en 1870-1871. Mais surtout, Léon Pilatte et ses collaborateurs se sont montrés des journalistes talentueux, osant aborder, avec une liberté de ton encore étonnante aujourd’hui, les problèmes concrets des protestants.

     C’est ce que confirme le pasteur Claude Baty, dont chacun sait qu’il a été président de la Fédération protestante de France, mais aussi historien, ce qui est moins connu. Dans son étude sur les Églises libres, citant Matthieu Lelièvre, il note que Léon Pilatte « inaugurait un journalisme large, compréhensif, vraiment libéral, une sainte horreur de toute diplomatie ecclésiastique, usant du privilège de parler librement de tout, cassant les vitres au besoin pour faire pénétrer l’air et la lumière dans un domaine qui sentait le renfermé[1]« .

     Voilà pourquoi on relit toujours l’Église libre(1869-1926) avec un réel bonheur. Certains des débats ouverts alors sont toujours d’actualité, du genre ; « un pasteur peut-il avoir un autre emploi ? ». D’autres, par contre portent la marque de leur temps, comme le sujet mentionné en titre : « La femme peut-elle prier et prophétiser dans les assemblées ? ».

La chapelle Taitbout, à Paris. Un des plus anciens lieux de culte des Églises Évangéliques Libres. Cliché Wiki.

La chapelle Taitbout, à Paris. Un des plus anciens lieux de culte des Églises Évangéliques Libres. Cliché Wiki.

     Le protestantisme français découvre avec stupeur, depuis les années 1860, le ministère de quelques prédicatrices britanniques qui parcourent pendant des années ses propres terres. Ce ne sont plus des prophétesses camisardes, bien oubliées, ni même quelques quakeresses comme Mme Alsop ou bientôt Mme Dalencourt. Ce sont des représentantes du courant le plus radical de l’évangélisme anglo-saxon d’alors, mêlant « Mouvement de sainteté », « vie par la Foi » et attente eschatologique. Elles auront une influence certaine, par exemple sur Ruben et Jeanne Saillens. Parmi ces pionnières du ministère féminin, je citerai deux exemples sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir ultérieurement sur ce site : les deux soeurs Jane (1931- 1917) et Mary Eleanore (1835-1923) Bonnycastle. La première, devenue Mrs Pearse, sera co-fondatrice en Kabylie de l’oeuvre qui est devenue aujourd’hui Arab World Ministries, l’autre sera la formatrice d’une autre prédicatrice qui accueillera au Havre le pentecôtisme français : Hélène Biolley.

     On commence donc à se poser quelques questions dans les temples. Et Léon Pilatte ouvre opportunément le débat. Désireux de globaliser le sujet, il place la barre très bas. Il ne se contente pas d’aborder la légitimité pour une femme de « prophétiser ». A l’époque, le terme est uniquement un synonyme de prêcher. Plus concrètement, il évoque le problème quotidien de la prière à haute voix d’une femme en public. Depuis l’époque du « Réveil », les évangéliques, qu’ils soient méthodistes, baptistes ou calvinistes, ont institué des réunions de prières régulières, souvent le soir en semaine. Quelle peut être la place des femmes dans ces assemblées où on leur demande habituellement de se taire ?

 « Il lui est interdit de parler ! »

      Le 25 janvier 1870, le premier contributeur, dont on ne connaît que les initiales, J.L., ouvre le débat. Après avoir évoqué les versets bibliques classiques de la première épître aux Corinthiens et de la première à Timothée, il conclut de façon péremptoire et négative : « Mon avis est donc que la femme peut prier avec ses enfants et les instruire, même en présence du mari, mais tête couverte ; qu’elle peut prier, lire et parler dans les réunions de femmes et certaines réunions de prières peu nombreuses en hommes ; qu’elle peut parler de Jésus à ses voisins et voisines, comme Anne la prophétesse parlait du divin enfant à tous ceux qui attendaient la consolation d’Israël ; que la femme âgée peut et doit apprendre aux jeunes à aimer leurs maris, etc… ; mais je crois qu’il lui est interdit de parler dans les assemblées des saints […]Mon avis se rapproche donc beaucoup de celui de nos frères méthodistes ; je n’y ajoute peut-être que des bornes un peu plus précises[2]« .

    La cause semble donc entendue. On remarquera que J.L. n’interdit quand même pas aux femmes de chanter lors des réunions !

     Le 11 mars suivant, la réfutation est apportée par un certain F. qui insiste sur les multiples exemples de prophétesses à Césarée ou à Corinthe, ainsi que sur la présence de femmes le jour de la Pentecôte. Ce dernier conclut sur la continuation contemporaine des ministères féminins, en particulier sur les champs missionnaires : « Puisque le Seigneur a béni leurs exhortations et exaucé leurs prières, je conclus qu’elles ont agi selon sa volonté »[3].

     Il faut attendre la fin de l’année 1870, il est vrai riche en événements, pour lire une autre contribution, sous la signature d’un certain D.P., écrivant depuis Brassus, dans le canton de Vaud. Ce dernier cite, cette fois, le chapitre 20 de l’Évangile de Jean, où la première mission confiée par le Christ ressuscité l’est à une des Saintes Femmes présentes devant le tombeau. Et c’est d’apporter à des hommes un message : « Va trouver mes frères, et dis-leur… ». Et de conclure : « Si donc le Seigneur a chargé, une fois, une femme d’un message qu’elle ne put accomplir que par la parole adressée, non à un individu isolé, mais à une assemblée, pourquoi ne le ferait-il pas aujourd’hui[4] ? ».

     On le voit, le débat tenté par Léon Pilatte a été finalement assez limité. Mais il illustre bien les mutations en cours à la fin du XIXe siècle, dans la théologie et la pratique des Évangéliques. Si le débat sur le ministère pastoral féminin est loin d’être clos partout, remarquons que les femmes n’ont pas tardé à prendre dans les réunions de prière publique une place déterminante…

 Jean-Yves Carluer



[1] Claude Baty, Les Églises Évangéliques Libres, 1849-1999, Valence, Éditions LLB, 1999, p. 100.

[2] L’Église libre, 25 février 1870, p. 53.

[3] L’Église libre, 11 mars 1870, p. 77.

[4] L’Église libre, 9 décembre 1870, p. 390.

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