Les débuts de l’oeuvre navale protestante en France (1)

      La mise en place d’un réseau de chapelles Béthel et de Sailor’s homes en France est directement liée au développement du Réveil naval britannique. Les historiens français du protestantisme n’en connaissaient que la partie émergée de l’iceberg, pour rester dans une analogie maritime. Effectivement, ça et là sur les côtes, au XIXe siècle, les consistoires et les diverses sociétés évangéliques ont été amenés à prendre en compte des oeuvres sociales ou de témoignage dont la mise en place leur échappait largement. Faute de traces dans les archives, leur importance a été minimisée. Samuel Mours retrace, par exemple, dans son ouvrage sur l’évangélisation de la France, des débuts de l’expansion des Églises dans cette région. Il commence son exposé par une phrase elliptique : « Une société américaine avait entrepris, en 1832, au Havre, une oeuvre d’évangélisation, en marge de l’Église officielle. Une chapelle y fut ouverte… » C’était en fait la Seamen’s Chapel édifiée par le pasteur Eli Sawtell pour le compte de l’American Seamen’s Friend Society.

     Autre exemple, cette fois à Marseille. Les « hotels-salles de lecture » du quai de la Darse et du quai du port sont surtout connus comme lieux de réunions de la Mission Populaire Évangélique dans un quartier qui a servi de toile de fond au célèbre conte du Père Martin, de Ruben Saillens. Il s’agissait en fait des sailor’s rests du Rev. Charles E. Faithfull !

    Nous allons essayer de préciser un peu cette « zone blanche » de l’essor du protestantisme français, avec l’aide de sources britanniques et américaines, en nous appuyant sur le travail déjà cité de Roald Kverndal[1].

 1) 1817-1931 : Le temps des balbutiements…

      Lors de son deuxième voyage en France, George Charles Smith avait brièvement oeuvré parmi les marins à Marseille, Bordeaux et Calais.

     D’après Roald Kverndal, les premières « salles de lecture » pour marins sont fondées dès les années 1820 dans quatre ports français : Le Havre, Honfleur, Bordeaux et Marseille. Elles sont créées à l’initiative de « benevolent british ladies« . Il est courant, en effet, à cette époque que des dames fortunées, essentiellement britanniques, financent des actions de colportage et d’évangélisation non loin de leur résidence en France. Une lettre conservée dans la correspondance de la Société Biblique britannique, datée du 3 décembre 1831, a conservé la mémoire de l’une d’elle, Miss Olivia d’Arcy[2]. Il semble que ces actions aient été coordonnées par le Rev. Mark Wilks, cheville ouvrière de la Société biblique de Paris.

     La Révolution de Juillet 1830, qui amène au pouvoir le roi Louis-Philippe, favorable au protestantisme, ouvre de nouvelles perspectives.

     Le 31 octobre 1830, le capitaine Benjamin Prynn, un des meilleurs marins-évangélistes du Réveil naval, hisse le pavillon Béthel sur son propre navire dans le port du Havre. C’est la première réunion de ce type connue en France. Elle ne regroupe probablement que des marins anglo-saxons, anglais et américains.

     Ces derniers sont nombreux, non seulement à faire escale, mais aussi à résider à l’embouchure de le Seine. Une ordonnance royale de Louis XVIII a accordé dès 1816, en effet, une prime importante aux armateurs et aux marins qui s’aventureraient dans des expéditions de chasse à la baleine. En ce début du XIXe siècle, l’huile tirée des cétacés est devenue une ressource indispensable pour l’industrie et l’éclairage. Le grand massacre des baleines commence. Elles sont chassées de plus en plus loin, jusque dans le pacifique et les terres australes. La France, au sortir du blocus continental napoléonien, est très en retard dans ce domaine. Elle n’a d’autre ressource que de faire appel au savoir-faire des meilleurs marins du monde en la matière, ceux de Cap Cod, Nantucket, et des ports voisins, les héros de Moby Dick. Le plus célèbre capitaine-armateur Américain à venir s’installer au Havre est Jérémie Winslow, arrivé dès 1817. Ils seront bientôt plusieurs centaines en France quelques années plus tard, car les équipages sont majoritairement américains. Le maniement du harpon ne s’improvise pas ! Jérémie Winslow devient un des plus riches Havrais. Il contrôle un moment le quart de cette activité à très forte rentabilité mais à hauts risques, racontée par l’historien J. Thierry Du Pasquier, un de ses descendants[3]. Jérémie Winslow, tout comme son ami et collègue Thomas Dobrée, l’armateur nantais, et la plupart des marins américains, est un protestant engagé. Il semble bien que les « baleiniers » du Havre soient rentrés très tôt en contact avec un certain nombre de protestants de la cité, en particulier dans les milieux du « Réveil ».

 Une humble salle de lecture…

Au coeur du Havre, le quartier Saint-François en 1848. Au centre, le quai de l'Île

Au coeur du Havre, le quartier Saint-François en 1848. Au centre, le quai de l’Île.

      G.C. Smith passe par Le Havre en 1831. Il y fonde le 23 avril le Havre de Grace British and American Seamen’s Friend Society. Il affilie cette association à son union anglaise de marins, juste au moment où ses propres fonds commencent quelque peu à manquer. Un jeune pasteur proposant baptiste, Thomas Harbottle, prend les fonctions d’aumônier des marins au Havre. Les débuts sont modestes. Le Béthel n’est qu’une simple salle de lecture où se tiennent également des réunions. Peut-être s’agit-il déjà du local loué quai de l’Île dont il sera question plus tard.

     Le Sailor’s magazine, de New York, reproduit une lettre de Thomas Harbottle, en date du 9 novembre 1831, qui résume l’activité du début de la première année :

     « Nous avons distribué un nombre considérable [de traités évangéliques] sur les navires […], nous en avons laissé quelques-uns dans les logements et autres places où résident Anglais et Américains… Nous avons laissé ce qui restait dans notre local, à la disposition de ceux qui viennent lire. Ils circuleront bientôt, selon toute vraisemblance, également pour l’avancement de la Cause du Christ, qu’ils soient donnés ou prêtés. Je connais plusieurs lecteurs ici, qui ont tiré  beaucoup d’enseignement et de réconfort de la lecture attentive de ces traités, particulièrement « Le meunier de la montagne », « Conseils à un jeune converti », « La fille du laitier ». On a créé ici une petite société de distribution de tracts qui reçoit chaque trimestre les cotisations des membres, achète avec ce montant des traités en anglais et en français, et répartit les exemplaires entre les sociétaires, de façon à ce que chacun puisse les distribuer selon ce que la Providence les conduira.

     Nous avons eu l’usage d’un navire américain de messageries durant l’été pour prêcher aux marins le dimanche matin… Notre culte se tient à 10 heures et demi le matin à bord d’un des navires de messageries sur lequel est hissé le pavillon Béthel. A 3 heures et demi ainsi qu’à 7 heures de l’après-midi des dimanche et jeudi, nous nous réunissons dans notre local.

     Ce local a été loué pour six mois par la commission de la Société de Londres. A l’expiration de ce bail, nous avons réuni ici assez de souscriptions pour une autre demi-année, soit 200 francs-or. Nous espérons que la Société de Londres pourra envoyer quelqu’un qui puisse continuer l’oeuvre, selon les arrangements de départ, car j’aurais dû revenir poursuivre mes études à l’Université de Londres ou en Écosse. Mais comme personne n’est arrivé pour me remplacer, j’ai conclu qu’il me fallait rester trois ou quatre mois de plus. Mais je suis sûr que les amis de Londres ou d’Amérique, ou les deux, ne laisseront pas l’oeuvre dans l’abandon.

     Dieu, je le crois, rassemble quelques âmes à son Église ici. J’ai de bonnes raisons de conclure que plusieurs sont sérieusement touchées, et que le Saint-Esprit en a amené d’autres à la connaissance de la Vérité. Gloire à son Nom !

      Une collecte a été lancée dans cette ville pour acheter une bibliothèque de livres. Elle sera placée dans notre local et ouverte à tous les marins les soirs d’hiver. Hier soir, le montant avait atteint 500 francs, ce qui permettra, avec un peu de complément […]  une mise en oeuvre acceptable[4]… »

      Le rapport de Thomas Harbottle nous apprend beaucoup de choses. On y lit une bonne intégration du Béthel au tissu protestant local. Ce sera toujours le cas au Havre. Le comité local est composé de Britanniques et d’Américains, certains naturalisés de fraîche date, comme Jérémie Winslow, ainsi que de Français, généralement de tendance évangélique, comme Alexandre Henri et Édouard Auguste Monod, associés au Havre depuis 1825 dans la maison Monod frères. Le document nous apprend aussi la fragilité financière du Béthel du Havre. De fait, la Foreign Seamen and Soldier’s Friend Society, l’association dirigée par G.C. Smith, est alors au bord du dépôt de bilan, selon Roald Kverndal. On comprend pourquoi le malheureux Thomas Harbottle n’a pas vu arriver de successeur. Comme le comité local du Havre ne peut prendre seul en charge l’intégralité des frais et de la direction spirituelle, la seule solution ne peut venir que d’un autre réseau Béthel, américain peut-être, comme l’espère Thomas Harbottle. Le besoin est urgent !

 (à suivre)

 Jean-Yves Carluer



[1] Roald Kverndal, Seamen’s Missions: Their Origin and Early Growth, William Carey Library, 1986.

[2] Cambridge University Library, Archives de la British and Foreign Bible Society, correspondance.

[3] J. Thierry Du Pasquier, Les Baleiniers Français du XIXe Siècle (1814-1868), Grenoble, 1982.

[4] The Sailor’s Magazine (de New-York), février 1832, p. 191.

Ce contenu a été publié dans Histoire, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *