Quelle est l’origine de la « Longue veille » ?

La Longue veille, petite histoire d’un moment fort de la spiritualité évangélique et pentecôtiste.

 

     Le Christianisme a très tôt mis en place des services religieux nocturnes, habituellement liés aux étapes de l’année liturgique. Le plus célèbre est la messe de minuit, pendant la nuit de Noël.

 Du Réveil wesleyen…

      Vers 1738-1740, John Wesley, fondateur du méthodisme et, plus globalement, de l’évangélisme contemporain eut l’idée d’organiser des réunions nocturnes, dites « de Réveil », appelées en anglais Covenant Renewal Services. Certains pensent qu’il s’était inspiré de certaines pratiques du Réveil morave. Ces réunions n’étaient pas spécialement liées au calendrier liturgique, mais plutôt aux besoins religieux des fidèles. Ces rassemblements, souvent mensuels, étaient rythmés par des chants, des lectures bibliques, des prédications, et, faits nouveaux, des prières spontanées et des témoignages. Ces réunions nocturnes, inaugurées dans la région minière de Kingswood, avaient aussi pour objet de fournir une alternative religieuse à la fréquentation des tavernes et aux libations qui l’accompagnaient. Elles ont servi de modèles aux rendez-vous classiques évangéliques, appelés « réunions de prières », et ont débouché ensuite sur les « réunions d’évangélisation » qui se sont développées au XIXe siècle.

     Dans la même perspective, John Wesley décida de prolonger ce type de service tard dans la nuit aux moments de forte festivité (et de dérive morale suspectée), tout particulièrement lors de la veille du Nouvel An. Il devenait une « Longue veille » (Watchnight service), et se chargeait d’une signification particulière : le chrétien s’y remémorait ses points faibles et forts de l’année écoulée, confessait à Dieu ses manquements, et renouvelait son engagement de conversion et de sainteté pour l’année à venir. La liturgie méthodiste faisait usage d’une prière collective particulière en cette occasion, la Wesley Covenant Prayer, dont le sens était repris par nombre de cantiques de consécration personnelle.

     La pratique de la Longue veille, qui regroupait bien des éléments de la spiritualité des dénominations protestantes de confessants, se répandit progressivement dans ces milieux au cours du XIXe siècle, mais de façon aléatoire. En France, par exemple, la pratique de la Longue veille resta circonscrite à un certain nombre d’Églises libres, baptistes, et, bien entendu, méthodistes. Cette pratique encore timide se renforça dans le cadre du Mouvement de Sainteté du dernier XIXe siècle. Le journal protestant L’Église libre du 20 janvier 1871 donne en exemple le service de Longue veille tenu au Tabernacle de Charles H. Spurgeon quelques jours auparavant, avec une assistance de 3000 personnes : « Le prédicateur… développa cette parole « Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde » […] L’assemblée chanta ensuite, sur un air connu, un cantique que M. Spurgeon avait composé au moment de se rendre au Tabernacle. Cinq minutes de prières silencieuses suivirent, après quoi l’horloge sonna l’heure où notre vaste monde entrait dans une nouvelle ère de son existence[1]. »

 à la Proclamation d’émancipation (22 septembre 1862 et 1er janvier 1863)…

      L’institution de la Longue veille s’est renforcée à l’occasion de deux événements ultérieurs, aboutissant à ce que les historiens du religieux appellent une recharge sacrale, qui en a renforcé le sens tout en le faisant évoluer.

La longue veille de 1862, "emancipation eve"

La longue veille de 1862, « emancipation eve » après « heartbreak eve ».

     Le premier événement a eu lieu pendant la nuit du 1er janvier 1863 aux Etats-Unis. Cette année-là, au coeur de la Guerre de Sécession qui ravageait le pays, le président Abraham Lincoln accorda la liberté aux esclaves noirs, du moins à ceux qui se trouvaient dans le sud occupé par les armées nordistes. La mesure devait prendre effet au premier matin de l’année.

     Nombre de communautés noires, la plupart marquées par le méthodisme, passèrent cette nuit-là une Longue veille bien particulière, dans l’attente de l’aube de la liberté.  Souvent, auparavant, la veille du Nouvel An avait été la « nuit des coeurs brisés », où les familles d’esclaves se retrouvaient une dernière fois avant d’être dispersées en cas de vente du domaine. Mais, cette année-là, après avoir chanté, sous forme de negro spirituals, « let my people go !« , ils vivaient une nouvelle Pâque… La signification symbolique très forte de l’événement explique l’attachement des Églises afro-américaines à la pratique contemporaine de la Longue veille.

 et à l’émergence du pentecôtisme (1er janvier 1901)…

      Ce n’est certes pas un hasard si le premier acte fondateur du pentecôtisme date du premier jour du XXe siècle. Le pasteur Charles Parham, directeur de la petite école biblique de Topeka (Kansas), était un évangélique « radical » marqué à la fois par la tradition méthodiste (dont il faisait partie), la recherche du « Baptême de l’Esprit » (encore un héritage wesleyen), la conviction que le signe de cette grâce était la glossolalie (le « parler en langues ») et, enfin, ce qui est moins connu, une attente eschatologique très forte (la « pluie de l’arrière-saison »), prémices d’un réveil mondial[2]. Il était persuadé que le XXe siècle allait ouvrir une ère religieuse nouvelle qui était celle de la dispensation de l’Esprit. Il faut reconnaître, que, sur ce point, il n’a pas eu tort.

     Dans les derniers jours de l’année 1900, qui, comme chacun sait, était la dernière du XIXe siècle, il demanda à ses étudiants de jeûner et de méditer la Bible pour préparer l’événement qui devait logiquement intervenir dans les dernières heures de la Longue veille. Cette nuit-là, Agnès Ozman, une de ses étudiantes, témoigna avoir reçu, surnaturellement, une langue nouvelle. Le pentecôtisme était né.

     Là encore, on comprend mieux pourquoi la pratique de la Longue veille s’est fortement enracinée dans la spiritualité des pentecôtistes, même si la plupart d’entre eux ne sont pas conscients de cette filiation.

     Pour conclure, je me permets d’avancer quelques réflexions. La pratique de la Longue veille est très caractéristique de l’élaboration de la piété évangélique. Elle manifeste une formidable adaptation à une société sécularisée : elle va jusqu’à calquer son calendrier liturgique sur les années civiles ! Si un jeune pentecôtiste d’aujourd’hui fête Pâques et Noël, il ignore royalement ce que peuvent être l’Avent ou le Carème. Par contre, il connaît la Longue veille.

 Jean-Yves Carluer


[1] L’Église libre, 20 janvier 1871, p. 20.

[2] James R. Goff, Fields White Unto Harvest : Charles F. Parham and the Missionary Origins of Pentecostalism, University of Arkansas Press, 1988 – 263 pages

Ce contenu a été publié dans Histoire, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *