L’État contre les colporteurs

La diffusion biblique au XIXe siècle entre modèles sociaux et contraintes politiques

     Le Royaume de France a abrité pendant ses derniers siècles une activité importante de colportage d’imprimés divers. Toute une partie de notre héritage culturel provient des feuillets et livrets de ce que l’on appelait la « Bibliothèque bleue« , diffusée de village en village par des vendeurs itinérants. Cette collection était bleue, sans doute, par la couleur de ses couvertures, mais assez peu par son contenu, qui parlait volontiers de meurtres en série (Barbe bleue) ou d’incestes (Peau d’âne)…

     Ce circuit du colportage de librairie alimenta au XVIIIe siècle, par ses nouveaux libelles, la contestation politique contre le roi, tout en participant, à l’occasion, à l’approvisionnement des protestants en ouvrages religieux, venus de Suisse ou de Hollande. C’est la première forme contemporaine de désenclavement culturel commercial des huguenots jusqu’alors isolés et persécutés.

    Lorsque les premiers colporteurs des sociétés bibliques s’élancèrent sur les routes de France après 1815, ils ne formaient, aux yeux des autorités, qu’un des courants de ce flux hautement suspect, composé de révolutionnaires (ou libéraux) divers et de vendeurs de romans parfois libertins.

    La Révolution française avait institué brièvement une totale liberté d’expression. Les protestants, trop heureux de retrouver une place dans la société, étaient trop occupés à se réorganiser pour s’engager dans la diffusion biblique ailleurs que dans leurs paroisses. Ils connurent bientôt d’autres soucis face aux politiques de déchristianisation générale de la Terreur. De toutes façons, la littérature protestante de distribution n’était pas encore disponible en France, et la plupart des Réformés n’avaient même pas de Bibles pour eux-mêmes.

Réglementer…

    La reprise en main du pouvoir par Bonaparte se montra autoritaire. Les gouvernements successifs entendirent contrôler la diffusion de l’écrit. Le début du XIXe siècle rétablit le « monopole de la librairie ». Tout imprimé devait être approuvé par le Pouvoir. Les rares libraires, en situation de monopole et contrôlés par les préfets, étaient pénalement responsables de toutes diffusion jugée intempestive…

      Mais le circuit de la Bibliothèque bleue, qui était devenu une tradition rurale, échappa en pratique au contrôle des agents. Les gendarmes examinaient de temps à autre la hotte des colporteurs, et trouvaient, entre quelques bonnets de dentelles, dix mouchoirs et des sachets de graines, quelques almanachs et un exemplaire des Quatre fils d’Aymon. Rien d’intéressant ni de répréhensible.

Un colporteur commercial dans les Vosges

Un colporteur commercial dans les Vosges au XIXe siècle

    Après 1815, les premiers colporteurs bibliques s’agrègent donc à cette profession. Les pionniers, comme Esther Carpentier ou J.-B. Ladam, sont d’ailleurs des vendeurs polyvalents. Et même quand les sociétés protestantes commencent à salarier des diffuseurs de Bibles dans les années 1830, plusieurs de ces derniers arrondissent leur fin de mois en proposant en sus de leurs livres quelques aiguilles à coudre et fils de coton. C’était pourtant formel- lement interdit par le règlement de ces sociétés. Un grand nombre de procès-verbaux de gendarmerie de l’époque, détaillant le contenu de la hotte des colporteurs protestants, attestent de la pratique. Je pense qu’il y avait une tolérance de fait de la part des directeurs. Après tout, proposer quelques menus objets courants était une façon élégante d’entrer en relation avec un acheteur éventuel de Nouveaux Testaments. Le pasteur Guillaume de Félice, chantre et défenseur du colportage évangélique vers 1850, magnifie, dans sa célèbre ballade du Vaudois, cette façon de faire, en la situant dans un Moyen Age imaginaire. Après avoir présenté à une châtelaine toutes sortes de bijoux et de vêtements, « l’étranger, sous son manteau de bure, chercha longtemps un vieux livre noirci« . Nous aurons l’occasion de revenir sur ce texte.

Des enjeux politiques…

     La proximité professionnelle des colporteurs de libraire commerciaux et de leurs collègues évangéliques pouvait donc être un atout. Dans tout le pays, la population était prête à se voir proposer, de façon régulière, des imprimés. Cette tradition explique en partie le fait que la France du XIXe siècle a été, de tous les pays, le plus parcouru par les colporteurs bibliques : plus de 200 au même moment, parfois, et un total cumulé de près de 2000 sur la période 1830-1900 !  Le côté négatif était aussi bien réel : alors que l’on s’acheminait vers le suffrage universel, l’information des campagnards, représentant les 3/4 des électeurs, devient un enjeu politique majeur. Le colporteur de librairie est de plus en plus suspect de diffuser des idées libérales, républicaines, socialistes, anarchistes et autres.  Le colporteur biblique n’est pas protégé par la dignité des écrits qu’il distribue, car le clergé catholique s’oppose alors à la distribution de Bibles. Du coup, les colporteurs protestants sont accusés de déstabiliser l’Église, pivot du conformisme social pour nombre de politiques du temps. Tous les arguments ou presque sont bons pour atteindre nos évangélistes itinérants. Un examen des dizaines de procès qui leur sont faits témoigne de la variété des chefs d’accusation. Le motif le plus original de condamnation est sans doute celui qui a frappé, après appel, le pasteur gallois James Williams et son colporteur quimpérois Charles Le Bescont en mai 1851, à la suite d’un dénonciation pour « distribution de tracts socialistes et antialcooliques »[1] !

     Atteindre ainsi les évangélistes itinérants supposait un arsenal de lois répressives. Sauf pendant quelques brèves périodes où une révolution victorieuse proclamait la liberté de la presse, ces lois se sont révélées de plus en plus coercitives jusqu’à la liberté finalement acquise en 1880. Et ce sont deux républiques, la seconde (1848-1851) et la troisième en ses débuts (1870-1880) qui ont été les plus dures pour les colporteurs. Ce sera le sujet d’un autre article

 Jean-Yves Carluer



[1] Tribunal correctionnel de Vannes, jugement du 1er mai 1851 condamnant le pasteur et son collaborateur à 50 francs d’amende chacun, avec interdiction de poursuivre le colportage (Archives départementales du Morbihan, U 1551).

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