Le Béthel de Honfleur (1826)

Le premier Béthel de France s’est ouvert à Honfleur en 1826 !

Les débuts de l’oeuvre naval en France (3)

      Je viens de découvrir une correspondance du pasteur Mark Wilks ( 1783-1855) qui éclaire la mise en place des premières missions protestantes pour marins (Béthel) dans les ports de France. Comme plusieurs autres documents le laissaient entendre, Mark Wilks a bien joué un rôle pivot dans l’établissement des premières « salles de lecture » et l’accueil sur nos côtes des aumôniers maritimes du Réveil naval anglo-saxon.

     Ce pasteur congrégationaliste anglais, politicien libéral et homme fortuné, avait été mandaté en 1820 par la Protestant Society For The Protection Of Religious Liberty, dont il était le trésorier, pour enquêter sur les persécutions que les Réformés venaient de subir lors de la « Terreur blanche » dans le Midi[1]. Désormais, et pendant plus de 20 ans, il est de toutes les initiatives évangéliques ou presque, dans notre pays. Il siège au comité de la Société biblique, de la Mission de Paris, et de bien d’autres encore. Chapelain de la communauté anglo-saxonne de la capitale, il est au contact avec les diverses Églises britanniques et américaines.  Le mouvement évangélique à Paris, qui s’établira ensuite dans la « Chapelle Taitbout », naît, entre autres, dans son salon. « Mark Wilks combinait les qualités d’un homme du Monde avec un zèle brûlant pour amener les âmes à  la connaissance de Dieu. Il avait l’avantage de connaître parfaitement la politique et la culture française, parlant la langue avec une maladresse volubile qui amusait ses collègues français[2]« .

     Au début de l’automne 1831, le pasteur anglais écrit au comité de l’American Seamen’s Friends Society de New-York pour le presser d’engager des missionnaires en France. C’est l’occasion pour lui de faire le bilan de son action. Nous y apprenons, entre autres, qu’il a établi un Béthel sommaire, sous forme d’une salle de lecture, dans le port de Honfleur. Le choix du pittoresque port normand n’a rien d’étonnant. C’est un lieu de débarquement du charbon anglais. Et nous savons que les bricks charbonniers ont été les berceaux du Réveil naval londonien. C’est aussi une riviera de résidence pour quelques familles aisées britanniques aptes à soutenir financièrement l’entreprise. La lettre est publiée dans le numéro de novembre du Sailor’s Magazine. En voici la traduction :

 Situation et perspectives des institutions Béthel en France.

     Le rapport suivant sur ce sujet a été fourni par la Révérend Mark Wilks, de Paris, en réponse à des interrogations relayées par le Rév. Dr Hawes, durant sa récente visite en France. Il nous montre les faibles commencements d’une oeuvre qui doit, sans aucun doute et sous peu, se développer à la mesure de la grande tâche universelle d’évangélisation maritime. Mais Dieu n’a-t-il pas dit « Qui donc a méprisé le temps des petits commencements ?[3]« . D’ailleurs une des caractéristiques de toutes les oeuvres philanthropiques qui ont rencontré du succès est d’avoir eu des origines modestes et des développements souvent décourageants. On doit aussi remarquer que le Rév. J. C. Brigham, président de notre comité exécutif, nous a écrit récemment de Paris, qu’après de minutieuses enquêtes, il avait conclu que nous ne devrions sans plus attendre installer un aumônier naval à Marseille, et laisser Le Havre, pour le moment du moins, aux soins de la British and Foreign Seamen’s Friend Society, qui dispose actuellement sur place d’un pasteur très pieux, M. Harbottle.

     Mais écoutons maintenant M. Wilks :

     « Il y a cinq ans, j’ai ouvert une salle de lecture pour marins à Honfleur, en face du Havre, et je l’ai placée sous la direction d’une jeune femme de nos amis. Le loyer est payé, le local est chauffé, les lampes allumées pendant l’hiver, et l’eau de boisson fournie. La salle de lecture est ouverte du crépuscule à l’heure du coucher en hiver, et jusqu’à la tombée de la nuit en été. En effet, les lampes sont interdites à bord des navires dans les ports français, et les marins ont le choix entre se faufiler dans leur couchette ou aller à quai et consacrer leur temps à la boisson et au jeu.

     La salle de lecture a été constamment bien remplie. L’hiver dernier, ils étaient une quarantaine ou plus à lire régulièrement autour de la table. La sélection des livres s’est faite autour de sujets religieux, moraux, historiques et préoccupations professionnelles. Des matelots convertis s’y sont rassemblés pour prier et ils ont passé leur dimanche dans ce lieu bien approprié.

Un bassin de Honfleur au temps de la marine à voile. Photo extraite de Étienne Deville, Honfleur, Paris, 1923, p. 28.

Un bassin de Honfleur au temps de la marine à voile. Photo extraite de Étienne Deville, Honfleur, Paris, 1923, p. 28.

          Nous avons essayé d’établir la même chose au Havre. Un ami de Suisse était chargé de superviser. Mais, en partie à cause de son absence, en partie par défaut de surveillance, en partie à cause de mésententes entre les marins américains et anglais, il n’a pu aboutir. Nous avons recommencé, sous la direction du même ami suisse. Le local accueille également une école du Dimanche et des conférences en français. Je ne doute pas que nous fassions beaucoup de bien, avec un minimum d’attention.

     A Marseille, j’ai effectué beaucoup de tâches préparatoires. J’ai visité tous les consuls, qui m’ont tous promis leur protection. Le vice-président du tribunal, un de mes amis, m’a assuré de l’appui de la police, de façon à ce que les agents ne sévissent pas dans le local. Ils auraient été assez disposés à le faire, car ils touchent une prime de 5 francs pour chaque marin ivre ou agité qu’ils arrêtent. Je me suis engagé à couvrir toutes les dépenses. Les livres étaient déjà prêts. On m’a expédié un colis depuis l’Amérique mais je ne l’ai pas reçu.

     J’avais donné comme instruction à un ami de prendre possession du local que j’avais choisi, puis de me transmettre les factures de loyer. Mais je n’ai jamais, dès que j’ai eu le dos tourné, pu faire faire quelque chose par qui que ce soit. Plus d’un millier de marins américains et anglais viennent chaque année dans ce port. Et 30 ou 40 d’entre eux se noient annuellement, tellement ils sont ivres quand ils rentrent à bord.

     Pour Bordeaux, j’ai engagé des longues correspondances, mais la difficulté est de trouver la personne qui puisse superviser les locaux. Il y a ici des chrétiens français qui seraient intéressés par le projet, mais ils ne pourraient pas superviser l’oeuvre[4]« .

 Jean-Yves Carluer



[1] Monthly Repository of Theology, 1820,  p. 366.

[2] Joseph W. Cochran, Friendly adventurers, [histoire de l’Église américaine de Paris], Paris, 1931, p. 14.

[3] Livre de Zacharie, 1, 10.

[4] The Seamen’s Magazine and Naval Journal, Novembre 1831, p. 93.

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2 réponses à Le Béthel de Honfleur (1826)

  1. Avec tous mes remerciements pour ce super article

    • Merci pour vos encouragements. J’ai prévu de poursuivre, en alternance avec d’autres sujets, l’étude du protestantisme maritime sur les côtes de France pendant un bon moment, avant d’en faire peut-être un ouvrage. Vos appréciations sont les bienvenues !

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