Colporter sous la Restauration, 1815-1830.

L’État contre les colporteurs (2)

      La distribution itinérante de Saintes Écritures s’est développée en France en 1820 dans le sillage de la création des premières sociétés bibliques. Notre pays est alors un royaume. Le roi s’appelle Louis XVIII.      Les puissances européennes alliées contre Napoléon l’ont installé sur le trône en 1814, puis en 1815, après Waterloo. Ce frère cadet de Louis XVI, soucieux de se concilier les Français, a « accordé une charte » constitutionnelle, où il promet la liberté de conscience et même d’opinion.

     Seulement, très vite, le régime revient sur ses promesses. Le parti des « Ultras » où se retrouvent nombre de « chevaliers de la Foi », ne tarde pas à conduire les affaires. Il lutte contre les « libéraux » et les anciens révolutionnaires, refuse, entre autres, la liberté de la presse. Sur le plan religieux, il entend bien interdire toute expansion du protestantisme au-delà des portes des temples.

Des lois peu claires…

     La réglementation du colportage des imprimés est encore assez floue. On le voit bien lors des procès faits aux colporteurs. Les magistrats font référence à la vieille réglementation de 1723, datant de la jeunesse du roi Louis XV, qui tolérait le colportage des ouvrages de petit format de la « Bibliothèque bleue », mais réservait formellement la vente des livres comme la Bible ou le Nouveau Testament aux seuls libraires assermentés. De plus, le 21 octobre 1814, une nouvelle loi rétablit la censure pour les écrits de plus 20 feuilles et interdit les journaux et écrits périodiques non autorisés par le roi. C’est pourquoi la création de la Société Biblique de Paris est essentielle. Constituée avec l’approbation du roi de France et financée par les protestants britanniques, elle accueille dans son comité des personnalités politiques comme le marquis de Jaucourt qui fut ministre des Affaires étrangères ou de la Marine, l’amiral Verhuell ou le comte Pelet de La Lozère. Cela permet aux versions françaises de la Bible de recevoir les autorisations nécessaires. Mais elles ne doivent être distribuées qu’en librairie ou à l’intérieur des paroisses protestantes. Colporter ces Bibles le long des chemins est donc théoriquement interdit, même dans les régions protestantes. Le faire en pays catholique, c’est s’exposer aux pires ennuis.

La lecture de la Bible aux enfants au début du XIXe siècle. Vignette de l'ouvrage : "Le Livre des familles chrétiennes", Société des Traités Protestants, Paris, 1849.

La lecture de la Bible aux enfants au début du XIXe siècle. Vignette de l’ouvrage : « Le Livre des familles chrétiennes », Société des Traités Protestants, Paris, 1849.

    Si la ventes des Livres Saints est étroitement contrôlée, la diffusion de tout tract d’évangélisation un peu polémique est pratiquement impossible. Les lois du 17 mars 1819 et 25 mars 1822 punissent jusqu’à 5 mois de prison et 6000 francs d’amende « quiconque aura outragé ou tourné en dérision la religion de l’État, ou l’une des religions qui y sont légalement établies »  Comme l’écrivait le juriste libéral Lanjuinais, ce délit « d’outrage à la religion de l’État » : « est vague, obscur, arbitraire, et [ses] pénalités … sont excessives par le concours des emprisonnements trop longs avec des amendes trop ruineuses« [1]. La « religion de l’État », on l’a bien compris, est le catholicisme. La Société des Traités Religieux, qui se constitue à Paris, trouve une parade en publiant un almanach, sorte de calendrier complété par des renseignements pratiques et des réflexions spirituelles de nature consensuelle. « L’Almanach des bons conseils » obtient un grand succès et est diffusé chaque année à plus de 100.000 exemplaires. Les almanachs, forme traditionnelle du colportage imprimé, sont en effet acceptés lors des contrôles de gendarmerie.

On le voit, le colportage d’imprimés protestants est très risqué sous le régime de la Restauration. Ceux qui s’y aventurèrent ont été rares, ce qui explique le chiffre peu élevé d’arrestations et de procès pour infraction à une législation très contraignante. Quelques affaires interviennent cependant. Citons-en deux, qui concernent le groupe des « colporteurs de Nomain », petite pépinière d’évangélistes itinérants, souvent de confession baptiste.

Entre les gendarmes…

Jean-Baptiste Ladam (1789-1846) est arrêté et emprisonné à Saint-Amand (Nord) le 9 octobre 1823. La cour le condamne à une amende d’un montant considérable de 500 francs or pour outrage à la religion de l’État. La somme équivaut à deux ou trois années de salaire. Les amis du colporteur font appel à la générosité des membres de l’Église libre de Genève. La collecte faite dans  ce but couvre l’amende de Jean-Baptiste Ladam.

Élie Prosper Derbecq (1806-1865) est arrêté en mars 1826 : « Voulant exercer dans les contrées voisines de son domicile le commerce de colporteur de mouchoirs, il se chargea en même temps de quelques Bibles et de quelques traités religieux, pour les distribuer, suivant les instructions de deux sociétés[2], parmi les protestants. Mais, à quelques lieues de son domicile, il fut arrêté par deux gendarmes qui, quoiqu’il fût porteur de papiers bien en règle, voulurent visiter son havresac, et y découvrirent les livres qu’il portait. Ils dressèrent alors  procès verbal et le conduisirent devant M. le juge de paix de Guise[3]« .   Le colporteur est traduit devant le tribunal correctionnel de Vervins où il est mené « comme un vulgaire criminel… les mains enchaînées ; c’est ainsi qu’il parcourt la route et rentre dans cette ville« . Puis il est provisoirement relâché.

Du fait de la complexité juridique de l’affaire (!), Derbecq est acquitté à Vervins, rejugé à Laon après appel du procureur du roi, acquitté de nouveau, puis, le jugement étant défait par la Cour de cassation, rejugé une troisième fois, cette fois devant la Cour d’appel d’Amiens. Cette dernière remarque que Derbecq est membre de la société biblique protestante locale de Lemé et considère donc que la vente des ouvrages protestants est pour lui une activité bénévole et qu’il ne fait pas commerce de librairie…   Il est renvoyé libre, sans dépens, début janvier 1828.

« Sauvé par ses mouchoirs ! »

L’acquittement d’Osée Derbecq est une victoire pour le colportage protestant. Mais cette victoire est bien fragile. La Société Biblique de Paris, ne désirant pas susciter une polémique qui la remettrait en question, se garde même d’évoquer l’affaire dans son rapport annuel ! Il est vrai que le régime politique royaliste se durcit de plus en plus en France. On s’achemine vers la révolution des Trois Glorieuses (1830) qui suscite de grands espoirs de liberté.

Jean-Yves Carluer


[1] Jean-Denis Lanjuinais, Contre le nouveau projet de loi relatif aux délits de presse, Paris, 1822.

[2] La Société biblique et la Société des Livres religieux.

[3] Les Archives du Christianisme, 1828, pp. 82-83

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