Les premières sociétés bibliques, pourquoi ?

     On me permettra de poser une interrogation qui semble à première vue une évidence : « mais, bien sûr, parce qu’on manquait cruellement de Bibles en ce temps-là ! »     Dans les faits, la situation était bien plus complexe. Et le tournant des années 1800 est fondamental. Sur le plan de l’histoire du protestantisme, l’avènement de l’oeuvre biblique est une mutation aussi importante que l’ont été en économie l’invention des usines textiles ou de la machine à vapeur. Cela tombe bien, elles ont été créées à la même période, et dans les mêmes pays !

     Une première remarque, pour commencer. Les différentes sociétés bibliques du monde sont toutes plus ou moins filles d’une seule, la British and Foreign Bible Society (BFBS), imaginée en 1802 et fondée en 1804 à Londres.

     Les protestants français ont appris pendant les deux derniers siècles qu’ils devaient leurs Bibles aux efforts de la prestigieuse Société biblique de Paris et des oeuvres qui en avaient dérivé. Ce n’était qu’en partie vrai. Il était de bonne politique, en particulier vis-à-vis des autorités de notre pays, de minimiser au maximum le poids majeur de la contribution britannique. Les polémistes catholiques ne dénonçaient-ils pas, non sans raison, l’influence de « l’or anglais » ?  Dans les faits, c’est effectivement la BFBS qui suscita la Société de Paris, c’est la BFBS qui la finança, tout comme d’ailleurs les oeuvres de Genève et Bâle. Et quand il s’est agi de distribuer des Livres Saints en dehors des paroisses protestantes, c’est encore la BFBS qui organisa l’essentiel du colportage français, à partir d’une agence privée dépendant directement de Londres et dont le budget était du même ordre de grandeur que la masse salariale de tous les pasteurs officiels payés par l’État ! Rien d’étonnant à ce que son directeur le plus emblématique, Victor de Pressensé, ait été, entre 1832 et 1871, le chef d’orchestre de l’expansion protestante française.

     Questionner la naissance de l’oeuvre biblique mondiale suppose donc de commencer par la Grande Bretagne.

     Un homme de foi aura tendance à voir dans le prodigieux essor de la BFBS une sorte de miracle ou au moins d’effet de la Providence divine. Un historien des entreprises analysera immédiatement la création londonienne comme une forme d’adaptation de l’offre religieuse à des besoins grandissants. Un autre ne manquera pas d’y voir une illustration de l’innovation en grappes chère à François Perroux et Joseph Schumpeter. Un historien du politique fera remarquer que l’Angleterre de 1804 est engagée dans une guerre mondiale contre la France, que son opinion voit Napoléon comme une sorte d’Antichrist, et que plusieurs y confrontent les événements du jour avec les textes bibliques dans une perspective eschatologique…

Des pistes…

     Essayer de comprendre la création et l’essor de la BFBS est donc une approche complexe. Je me contenterai, pour ma part, d’avancer ici quelques pistes que l’on pourra développer ultérieurement :

Old Swan wharf (le vieux quai du cygne), entrepôt du négociant Joseph Hardcastle, où les membres du comité de la Religious Tract Society envisagèrent en 1802 la création de la Société biblique.

Old Swan wharf (le vieux quai du cygne), entrepôt du négociant Joseph Hardcastle, où les membres du comité de la Religious Tract Society envisagèrent en 1802 la création de la Société biblique.

     1) La Société Biblique Britannique et Étrangère est créée à la suite d’un Réveil religieux de très grande ampleur, associé au méthodisme, à l’origine du courant évangélique contemporain. Ce réveil touche en 1800 aussi bien les pauvres que des élites fortunées, à même de financer l’énorme effort entrepris. Il s’étend autant à l’intérieur de la confession officielle, l’Église d’Angleterre, que dans les dénominations « dissidentes ». La BFBS ne pourra pas être vue comme l’instrument d’un groupe contre un autre. Les « grands laïcs » du Réveil ont procédé depuis plusieurs années à la création de société religieuses comme la Société des Missions ou la Religious Tract Society. Leur forme juridique et leur système de management sont éprouvés.

     2) La Société biblique naît dans une Grande Bretagne déjà en grande partie alphabétisée par les écoles paroissiales, les « écoles de charité » parrainées par la Society for Promoting Christian Knowledge (SPCK) fondée dès 1698, et les « écoles du dimanche » (Sunday Schools) qui viennent d’être créées à l’initiative de Robert Raikes (1735-1811). Plus de la moitié de la population sait lire, même en des lieux reculés comme Llanfihangel-y-Pennant, où est née la jeune galloise Mary Jones.

     3) La « disette de Bibles » est forte, malgré le prix élevé des livres. Les éditeurs officiels de Cambridge ou la SPCK n’arrivent pas à satisfaire la demande. Pour revenir au Pays-de-Galles, les 10.000 exemplaires de l’édition de la SPCK en langue celtique s’arrachent en peu de temps.

     4) La création de la Société biblique intervient au coeur d’une révolution industrielle et technologique. L’Angleterre est l’usine textile du monde d’alors, et peut fournir les chiffons nécessaires au « papier Bible ». Les premiers ouvrages de la BFBS sont tirés sur des presses métalliques Stanhope et, très vite, sur des machines à rotation Koënig mues par la vapeur. Les clichés stéréotypiques des pages, nouvellement inventées, sont onéreux mais résistants. De plus, il permettent de s’affranchir des fastidieuses recompositions et évitent la répétition des fautes de texte. Pour mettre en oeuvre toute cette technologie, abaisser les coûts et offrir la Bible aux humbles, il faut de très grands tirages et donc une entreprise de dimension internationale gérée par des spécialistes.

     5) La Société biblique « anglaise et étrangère » est associée, avant même sa création, à une perspective de mondialisation et de progrès religieux et social. Elle a tout autant le souci spirituel des autres Européens, à commencer par les Français, que l’objectif de libération des esclaves venus d’Afrique. Les fondateurs de la BFBS sont les têtes de file de l’abolitionnisme britanniques. Ajoutons que la société entreprend immédiatement de traduire la Bible et de la « diffuser jusqu’aux extrémités de la Terre », dans une dimension clairement eschatologique. Pari réussi !

 Jean-Yves Carluer

 

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