Le Havre 1834

Le Havre 1834 (suite) : une communauté interculturelle au gré des vents…

     Le lecteur se demandera sans doute : pourquoi encore Le Havre ? J’y reviens, et j’y reviendrai régulièrement, ainsi qu’à Marseille, pour plusieurs raisons.

     La première, c’est que l’articulation du Réveil naval anglo-saxon et du protestantisme urbain portuaire français au XIXe siècle n’a, à ma connaissance, jamais été encore étudiée avec précision. La deuxième, c’est qu’une documentation nouvelle (en anglais) est disponible, et qu’elle permet de compléter des publications antérieures de qualité. La troisième, et la plus importante, est l’intérêt d’une telle étude. Au fil des pages apparaît un tissu protestant extrêmement moderne, associant des paroisses traditionnelles et des groupes évangéliques, volontiers innovants. Cette plasticité a éveillé l’intérêt des sociologue des religions, sous la direction de Jean-Pierre Bastian[1]. Les chapelles deviennent rapidement interculturelles, les évolutions sont rapides, d’autant que les affiliations sont floues, parfois fragiles et multiples.

     C’est ce que constate le pasteur américain Flavel Scott Mines (1811-1852), arrivé depuis peu au Havre. Il décrit, le premier janvier 1834, son adaptation à des auditoires mouvants:

     « Durant l’été nos réunions à la chapelle, on été habituellement bien peuplées et nos services à bord des bateaux remarquablement suivis. Le dimanche après-midi, 9 ou 10 semaines durant, 4 ou 5 splendides transports new-yorkais ont servi de sanctuaire, et leurs commandants et officiers se sont donnés de la peine pour les adapter aux réunions.

     L’automne venant [puis l’hiver…], la petite chapelle a été généralement bondée. J’ai compris pourquoi je ne suis jamais sans auditoire : quand le vent vient de l’est, le temps est toujours sec, et le vent empêche les vaisseaux d’arriver tout en accélérant le départ de ceux qui sont encore présents dans le port. Mais, par contre, il amène [dans mon local] les résidents britanniques, surtout les dames [qui peuvent plus facilement sortir de chez elles]. Quand le vent souffle de l’ouest, il est généralement fort, et les bourrasques pluvieuses qui gênent la venue des résidents, empêchent également le départ des bateaux qui préfèrent rester à l’abri, tout en causant de nouvelles entrées au port tous les jours. C’est ainsi que durant la dernière tempête, j’ai prêché plusieurs fois à 80 ou 100 hommes, essentiellement des marins[3]« .

     Mais la congrégation de l’aumônier naval ne se limite pas aux gens de mer américains et aux résidentes anglaises. Il anime également un groupe d’école du Dimanche et de lectures hebdomadaires, ainsi que d’une société de tempérance qui connaît un net succès : 60 engagements signés presque immédiatement, non sans une certaine incompréhension dans la ville.

     Enfin, l’aumônier doit composer avec un « comité français » que je n’ai pas encore réussi à clairement identifier dans l’état actuel de mes recherches. S’agit-il des notables évangéliques locaux qui ont porté le projet de l’oeuvre ? S’agit-il plutôt d’un comité parisien ou figurerait, par exemple Mark Wilks ?

Le Havre : le Bassin du commerce autrefois

Le Havre : le Bassin du commerce autrefois

     Ce qui est à peu près certain, c’est qu’en cette année 1834, les protestants francophones du Havre ne fréquentent plus le local portuaire, visiblement trop petit pour regrouper un tel auditoire. Les archives new-yorkaises de l’American Seamen’s friend Society, consultées par Roald Kverndal, lui permettent d’affirmer que c’est Flavel Scott Mines qui a créé dès son arrivée en août 1832 une association nommée Église anglo-américaine des marins du Havre, dont le comité, contrairement à son intitulé, était formé à parts égales de délégués des gens de mer et de résidents[4]. C’est cette association même qui aurait suscité la venue d’un évangéliste francophone dans la ville. La concordance des dates permet de lier cette demande à la création de la Société Évangélique du Havre dont nous avons parlé dans notre dernier post.

Un lieu de culte très décevant

     Mais la séparation des auditoires ne suffit pas à désengorger le modeste local loué par la société américaine sur les quais. Ce local cumule les inconvénients au point de décourager Flavel Mines et son auditoire. Il les énumère ainsi : la salle est trop petite, même pour les seuls gens de mer, elle est située à l’étage d’un immeuble de rapport, l’environnement est très bruyant, dans un quartier mal famé et près d’un foyer pour émigrants[5]. Du coup, il faut fermer en permanence portes et fenêtres, et l’été, la chaleur et l’odeur de sueur rendent l’atmosphère irrespirable : « l’aumônier est souvent revenu [de la réunion…] pas plus sec qu’après un bain dans l’océan[6] ! »  Tout cela nuit beaucoup à la fréquentation de la salle, d’autant plus qu’elle est très difficile à trouver pour les étrangers qui doivent s’aventurer dans un vrai labyrinthe entre les bassins du ports. Le manque de dignité du local ne permet pas non plus de l’utiliser directement pour l’évangélisation des Français…

     Flavel Scott Mines plaide donc pour la construction d’un véritable lieu de culte. Le coût en serait élevé, mais il pourrait être couvert par une souscription.

     En un mois, d’août à septembre 1834, l’aumônier réussit à lever plus de 1000 dollars. Le plus généreux de la centaine de souscripteurs, constituée essentiellement de marins, est William Egenton, de Baltimore. Mais il est suivi de près par deux résidents havrais, F. Du Pasquier et Jérémie Winslow, ce dernier étant par ailleurs trésorier du projet et « très favorablement connu comme homme d’affaires américain, qui manifeste un intérêt soutenu pour l’oeuvre[7]« .

Quitter Le Havre ?

     Mais, avec 1000 dollars, on est loin du compte, et le projet de Flavel Mines a l’inconvénient de n’intéresser que peu les protestants francophones « réveillés » de la ville, depuis qu’ils se réunissent à part dans le cadre de la Société Évangélique du Havre. Une solution élégante serait de réunir tout le monde dans une belle et grande chapelle neuve. Cela suppose remplacer Flavel S. Mines, qui n’a aucunement démérité, par un nouvel aumônier parfaitement bilingue, de grand talent, et capable de s’adresser aussi bien à des banquiers suisses qu’à des matelots américains !  Cet homme exceptionnel existe, mais il ne sait pas encore à ce moment-là qu’il deviendra l’apôtre des marins du port du Havre. Il s’appelle Eli Newton Sawtell (1799-1885). Il construira en 1842 la fameuse « chapelle américaine », rue de la paix.

     En cette fin décembre 1834, Flavel S. Mines n’est pas mécontent de quitter Le Havre pour prendre en charge l’Église américaine de Paris qui le demande instamment. Les conditions matérielles locales lui sont pénibles, et, à vrai dire, malgré son beau succès spirituel, le diplômé de Harvard ne se sent pas en phase avec la population des quais français. Il entame d’ailleurs une évolution spirituelle qui l’amènera à quitter l’Église presbytérienne (réformée) pour se joindre aux Épiscopaliens (anglicans), ce qui fera quelque bruit en Amérique. A la suite de son séjour à Paris, il prendra en charge une paroisse à Frederiksted dans les Antilles (Virgin Islands), avant de bâtir en 1850 la première Église épiscopalienne d’une ville nouvelle en rapide expansion, alors pleine d’immigrants déversés par des vaisseaux du monde entier : San-Francisco[8] ! On n’échappe pas à son destin…

 Jean-Yves Carluer



[1] Jean-Pierre Bastian, La recomposition des Protestantismes en Europe latine, entre émotion et tradition, Genève, Labor et Fides, 2004.

[3] The Sailor’s Magazine, 1834, pp. 250-251.

[4] The American English Mariner’s Church of Le Havre (Roald Kverdal, Seamen’s Missions: Their origin and early growth, Pasadena, 1986, p. 472).

[5] Le pasteur fait la comparaison avec le quartier « The five points » de New-York, reconstitué plus tard au cinéma dans le film de Scorsese, Gangs of New-York.

[6] The sailor’s magazine, 1835, p. 123

[7] Idem, p. 125.

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