Félix Chottin (1)

Félix Chottin (1)

ou les tribulations d’un pasteur sous le Second Empire…

     Nicolas Félix Chottin, né à Brizeaux (Meuse) le 6 mai 1819 et décédé à Siouville (Manche) le 28 février 1893, est peu connu, quasiment oublié de la mémoire protestante. C’était pourtant un des meilleurs évangélistes du milieu du XIXe siècle. Courageux, passionné et volontiers provocateur, à l’image de son collègue et ami Napoléon Roussel, il ne pouvait qu’attiser le désir de répression d’un régime autoritaire comme le Second Empire. Il faut dire également qu’il cumulait les motifs d’irritation d’un pouvoir alors très clérical.

     Je ne proposerai ici, en quelques pages, qu’une trame générale de la vie du pasteur. Je me suis borné à exploiter les documents imprimés. Il serait intéressant de les compléter et de les croiser avec d’autres sources.

     Félix Chottin apparaît pour la première fois dans la presse protestante en 1850, dans les pages du rapport imprimé de la Société Centrale Protestante d’Évangélisation, créée trois ans plus tôt : « Un prêtre catholique romain, dont les yeux se sont ouverts aux erreurs de son Église, nous avait été adressé et recommandé par le pasteur Adolphe Monod; il a été, pendant un certain temps d’essai,  placé dans le Nord, et plus particulièrement de M. le pasteur Louis Vernes, et enfin envoyé à Siouville, où il évangélise maintenant[1]« .

     Je n’ai pas d’informations sur l’itinéraire de Félix Chottin dans les diocèses de Bar-de-Duc ou de Nancy. Son abandon de la prêtrise et son mariage ultérieur avec Victorine Farfeullier, née en 1818 dans la Meurthe, le désignent comme une cible pour la polémique catholique. Les prêtres « défroqués » qui deviennent évangélistes protestants suscitent volontiers à l’époque des manifestations hostiles, voire des émeutes.

     Félix Chottin développe l’oeuvre de Siouville-Hague, sur le littoral du Cotentin. Cette communauté de marins et de paysans des environs était le fruit d’un mouvement de conversion collective datant de 1835-1837. La Société Évangélique de France, la première à prendre en charge l’oeuvre, avait construit un temple. L’assistance pouvait atteindre des centaines de personnes. Félix Chottin établit un nouveau lieu de culte dans le petit port voisin de Dielette et ouvre à Siouville une école du soir pour adultes[2]. L’évangéliste donne toute satisfaction et se plaît au milieu des néophytes protestants. Il reviendra d’ailleurs à Siouville passer les dernières années de sa vie.

 Tarsac

Tarmac en Saint-Saturnin (Charente) : à l'entrée du hameau, le temple et le presbytère protestant. Image Google

Tarsac en Saint-Saturnin (Charente) : à l’entrée du hameau, le temple et le presbytère protestant. Capture Google

     Mais le comité de la Société Centrale Protes- tante d’Évangélisation est confronté à une urgence. Il vient d’être sollicité par les pasteurs protestants de Charente. Un important mouvement collectif de conversions vient de se produire au nord d’Angoulème, autour du hameau de Tarsac, en Saint-Saturnin. Une pétition signée par 62 pères de familles représentant 223 individus sur 5 communes des environs demande l’établissement d’un pasteur et envisage la construction d’un temple. Félix Chottin est installé le 2 novembre 1851. L’oeuvre progresse rapidement[3]. L’évangéliste Napoléon Roussel vient appuyer son collègue. Les travaux du temple sont engagés immédiatement. Le pasteur Grandpierre préside la cérémonie de dédicace le 11 juillet 1852. Le mouvement de conversion n’a pas tardé à faire tache d’huile. Félix Chottin visite une dizaine de communes voisines.  Les deux départements des Charentes forment un espace religieux « tiède »où l’encadrement catholique est de plus en plus remis en question à cette époque, comme l’ont montré les travaux de l’historien Nicolas Champ[4].

     Le clergé local n’a pas tardé à réagir, d’autant qu’un mouvement semblable se développe au même moment dans le département voisin, à Neuillac. Ne pouvant faire appel à des mesures de contrainte ecclésiale à l’encontre de paroissiens peu impressionnables, il se tourne alors vers le bras séculier. Nous sommes en 1852, au plus fort de l’alliance de l’épiscopat français avec Louis-Napoléon Bonaparte, qui tente de faire légitimer son coup d’état comme une défense de la religion.

     En décembre 1852, au moment même où le chef de l’État est proclamé empereur, la commission mixte départementale de la Charente est saisie du cas personnel de Félix Chottin.

     Les commission mixtes de 1852 sont un des pires exemples de justices d’exception en France. Constituées pour réprimer les résistances au coup d’État de 1851 (le « crime » dénoncé par Victor Hugo), elles ont prononcé près de 30.000 condamnations arbitraires, dont près de 10.000 déportations y compris 2500 à Cayenne[5].

     L’évangéliste protestant est accusé d’offense envers le Président de la République. Il « faisait l’éloge de Ledru-Rollin et autres anarchistes. Exaltation grossière« . Félix Chottin aurait été dénoncé par un agriculteur local : « Le 4 décembre dernier, Chottin aborda sur la voie publique un paysan qui voyageait avec son fils et leur dit que « Napoléon venait de faire un coup qui l’exposait à la mort, qu’il était plein de dettes, qu’il aimait à boire ». Il fit ensuite l’éloge de Cavaignac et de Ledru-Rollin[6]« .

     La commission mixte justifie « l’exaltation » par le fait que l’évangéliste aurait détruit chez un particulier, sans doute un néo-protestant, une statue en plâtre de la Vierge Marie. Les fonctionnaires regrettent visiblement que la loi ne permettent pas de le juger pour iconoclasme, mais ajoutent : « Le fait n’ayant point eu lieu dans un édifice consacré au culte, n’est passible d’aucune peine, mais en présence d’un tel oubli de toute retenue qui annonce chez l’inculpé une grossière exaltation, la commission n’a pas cru pouvoir lui assurer l’impunité et elle défère au tribunal correctionnel l’offense commise par l’inculpé envers le Président de la République et qui est d’autant moins excusable qu’elle émane d’un homme intelligent et faisant profession de sentiments religieux ».

     L’attendu est extrêmement intéressant dans la mesure où il mélange allègrement « crimes » religieux et politiques. On a bien l’impression que le reproche essentiel est bien la destruction de l’image et que l’offense au chef de l’État est un moyen pratique d’aboutir à une sanction. L’amalgame est classique dans une juridiction de ce type qui affectionne habituellement les incriminations d’autant plus fausses qu’elles sont floues : « exaltation », « désordre », « inconduite »…

     Je ne sais quel est le verdict du tribunal correctionnel à propos de l’affaire. Félix Chottin ne semble pas avoir été détenu en cette occasion. Sans doute s’en est-il sorti avec une amende.  Il faudra vérifier aux archives départementales.

     Ce qui est sûr, c’est que la répression touche de plein fouet l’oeuvre naissante de Tarsac. Un arrêté préfectoral interdit le 14 février 1853 tout usage du temple et prohibe le culte protestant. Une longue et dure procédure commence, que le pasteur Adolphe Weber, historien de l’Église de Tarsac, décrit comme une confrontation directe entre l’évangéliste et le préfet appuyé par le ministre[7]. La situation est dramatique car le protestantisme ne peut plus être que clandestin à Saint-Saturnin. Le malheureux agent de la Société Centrale est désormais inscrit sur la liste rouge du ministère de l’Intérieur : défroqué-marié, socialiste, anarchiste, évangéliste, républicain et repris de justice ! Les gendarmes passent alors chaque dimanche matin devant le temple fermé, sur lequel était écrit « Viens et vois ».

 Compromis…

      Les pasteurs réformés locaux, à commencer par M. Guy, d’Angoulème, les consistoires de la région et la Société Centrale essayent de renouer contact avec l’administration. Le pasteur Delmas, de La Rochelle, propose un compromis qui sera finalement accepté. La Société Centrale accepte de déplacer et de remplacer Félix Chottin, pour avoir « manqué de prudence » et l’autorisation d’ouverture est accordée par le préfet, ce qui fut rendu effectif en mars 1855.

     Félix Chottin accepta la mesure qui le concernait « avec une grande dignité », écrit Adolphe Weber. Il visita pendant plusieurs jours tous les néophytes qu’il accueillit dans l’Église protestante « pour les stimuler à la persévérance et à la fidélité » et leur présenta son successeur. Il sera redemandé plusieurs années plus tard par ses paroissiens.

     Le comité de la Société Centrale nomma Félix Chottin responsable d’une autre oeuvre, qui connaissait des débuts prometteurs, Elbeuf, avec le titre, non plus d’évangéliste, mais de pasteur.

     Mais là encore, un grave procès et la prison l’attendaient. Ce sera le prochain volet de la chronique sur les mésaventures de Félix Chottin : « Le délit de blasphème existait en France il y a 150 ans !« 

  Jean-Yves Carluer


[1] Société Centrale Protestante d’Évangélisation, Rapport de 1850, p. 32.

[2] Idem, 1851, p. 45.

[3] Idem, lettre de novembre 1851.

[4] Nicolas CHAMP, La religion dans l’espace public. Catholiques, protestants et anticléricaux en Charente-Inférieure au XIXe siècle, Pessac, Fédération historique du Sud-Ouest, 2010, 520 p.

[5] Voir les travaux de Maurice Agulhon et Jean-Claude Farcy.

[6] Cavaignac et Ledru-Rollin avaient été les deux candidats opposés à Louis-Napoléon Bonaparte lors de l’élection présidentielle de 1848. Source du document : Département de la Charente. État des individus proposé par la Commission instituée à Angoulême en conformité de la circulaire ministérielle du 3 février 1852, A.N., BB/30/399 : Chottin Nicolas Félix – Numéro d’ordre 6825  Numéro dossier 6 (informations reprises sur la base de données http://tristan.u-bourgogne.fr:8088/4DCGI/Fiche1851/6830).

[7] Adolphe Weber, « Une page d’histoire. L’oeuvre de Tarsac (Charente) de 1851 à 1863… », Cahiers de l’Évangélisation, N° 14, 1931.

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