1854 : encore des cultes au désert !

Les néophytes protestants persécutés
célèbrent de nouveau des cultes « au désert » !

Nous avons déjà parlé sur ce site de la menace qui a pesé pendant presque tout le XIXe siècle sur les communautés protestantes, en particulier celles des « cultes non reconnus » (traduire « issus des oeuvres d’évangélisation »).
Le fameux article 291 du Code pénal napoléonien interdit en effet, à partir de 1810, sous peine d’amende ou de prison toute « association de plus de vingt personnes, dont le but sera de se réunir tous les jours ou certains jours marqués, pour s’occuper d’objets religieux, littéraire, politiques ou autre… » qui n’aurait pas été validées par l’autorité publique.
Ce texte resta en vigueur jusqu’en 1881, appliqué avec plus ou moins de rigueur selon les régimes politiques et leur volonté de répression. Les rares phases de liberté correspondaient habituellement aux lendemains de révolutions (1830, 1848, 1870…) et ne durent jamais bien longtemps. Des arrêtés venaient ensuite affirmer et même durcir l’article 291. La loi était dirigée essentiellement contre les opposants politiques, mais elle a fondamentalement servi contre toute volonté d’expansion des Églises issues de la Réforme. Même si certains gouvernements n’étaient pas totalement opposés au protestantisme, bien des administrateurs locaux ont organisé la répression des assemblées non reconnues et emprisonné les évangélistes sous la pression des autorités catholiques locales.

   Échapper à une loi liberticide

     Il y avait cependant quelques façons d’essayer d’échapper au couperet de l’article 291.
La première est de se réunir en tout petits groupes dans des maisons particulières sans attirer l’attention. C’est ce qui se passe avant 1830, lorsque le Réveil est encore embryonnaire. C’est aussi la stratégie des Darbystes en Haute-Loire, en Ardèche ou dans la Drôme, par exemple.
La deuxième façon est de bénéficier de la protection d’un pasteur réformé local, confession reconnue par l’état, qui essaiera de convaincre l’administration que le nouveau lieu de culte est un « oratoire » annexe de son consistoire.
Le troisième moyen est de faire appel et de plaider sans cesse, en s’appuyant sur la contradiction des textes : Les constitutions ou les Chartes constitutionnelles du XIXe siècle déclarent accorder la liberté de conscience. Quelque hommes politiques libéraux comme Odilon Barrot ont accepté de s’engager dans les prétoires en faveur des oeuvres nouvelles d’évangélisation. Au milieu du XIXe siècle, c’est un jeune juriste et pasteur qui se fait connaître dans ces combats. Il s’appelle Edmond de Pressensé. La IIIe République le nommera plus tard sénateur. Mais la lutte juridique peut être très longue. Des temples tout neufs comme ceux de Trémel (Côtes-d’Armor) ou Sainte-Opportune (Eure) sont restés fermés pendant près de 20 ans !
Reste enfin une dernière option : entrer en clandestinité et reprendre le chemin des réunions dans le « Désert », comme les huguenots du temps passé, et jouer à cache-cache dans les prés et les bois avec les forces de police. Les cultes en plein air étaient devenus une tradition séculaire en Poitou, au point que bien des communautés réformées des Deux-Sèvres rechignaient encore à cette époque à construire des temples alors qu’elles en avaient le droit ! Pourquoi ne pas les imiter, même s’il faut affronter les frimas de l’hiver ?

Dans les bois…

     C’est ce qui se passa en 1854 et 1855 au plus fort du conflit qui oppose l’administration aux oeuvres d’évangélisation. La Société Évangélique de France , un des organismes d’évangélisation qui oeuvre dans notre pays, gère alors quelques situation délicates, en particulier dans l’Orne et à Villefavard (Haute-Vienne), où tout une commune avait décidé de se faire protestante. Elle autorise les néophytes à entrer en clandestinité, et leurs pasteurs à les y encadrer. C’est à un moyen de s’adapter aux interdictions, mais aussi un moyen de faire pression sur le gouvernement, sous le regard de l’opinion internationale. A cette époque, l’histoire des Camisards, connue depuis Voltaire, est devenue un élément essentiel de la représentation de la liberté de conscience. Elle peut servir comme élément de pression.
Voici comment le rapport de la Société Évangélique de France relate les faits :
 » Il faut, Messieurs, que vous vous représentiez comment les choses se passent dans les stations où le culte est interdit. La chapelle est fermée, l’école l’est également : que faire? Comment célébrer le culte? Comment grouper les éléments épars d’un troupeau dispersé sur une grande étendue, et qui n’a plus son centre de réunion? Nos pères nous ont appris comment on s’y prend. Nous n’avons certes pas la prétention de comparer aux réunions du désert les réunions de nos amis dans les bois et dans d’autres lieux écartés. De telles exagérations seraient aussi déplacées qu’injustes. Les risques que l’on court aujourd’hui en se réunissant clandestinement, n’ont aucune analogie avec ceux que couraient nos pères. Nous n’avons pas conseillé ces sortes de réunions; elles se sont formées spontanément, et nous n’avons à les mentionner que pour faire passer sous vos yeux cette œuvre avec tous ses caractères, même avec ceux qu’elle ne doit qu’à la force des circonstances et au zèle des fidèles.
– Ici l’on est dans un bois : «Notre pasteur, écrivait-on d’Alençon à notre comité, et la plupart d’entre nous, nous étions assis sur des morceaux de rochers, que nous avions recouverts de fougères et de mousse. Le temps était superbe, Je suis bien convaincu que tous comprirent ces paroles, de l’un de nos cantiques que nous chantâmes : Ô Dieu ! Ton temple c’est l’univers. »
– Dans un autre endroit, on se cache derrière les hautes tiges de blé.
– Ailleurs, le blé est coupé depuis longtemps; la belle saison est passée, la neige recouvre la terre; néanmoins une assemblée nombreuse se forme dans la campagne. Laissons parler notre correspondant: « L’empressement que nos amis mettent à suivre les réunions en plein air, malgré le brouillard, la pluie, le froid, et l’activité de nos adversaires, est admirable. Dimanche dernier, la réunion était convoquée à huit heures du matin. A sept et demie je m’achemine, accompagné d’un ami, vers le lieu du rendez-vous. La terre était durcie comme le roc par la gelée : nous approchons de l’endroit désigné, et nous n’apercevons personne se dirigeant de ce côté. Je dis à mon compagnon de route : « La rigueur du temps aura retenu à cette heure matinale nos amis chez eux. Je crains que la réunion ne se compose que de nous deux ». Nous avançons cependant, et bientôt, à notre agréable surprise, nous voyons à travers les genêts une rangée de têtes qui dépassait le mur de la prairie. Parvenus sur le lieu même, nous y trouvons les fidèles qui nous attendaient. Aussitôt les sentinelles prennent leur poste, et nous célébrons tranquillement notre culte. Je n’avais jamais présidé une réunion aussi nombreuse. Ce ne sont pas seulement les hommes qui bravent les intempéries de la saison pour entendre la prédication de la Parole de Dieu, mais aussi les femmes, les jeunes filles et les enfants. »
     Nos amis n’ont pas toujours eu le bonheur d’éviter toute surprise. Voici de quelle manière ils se comportent quand le flagrant délit de prière en commun est constaté. Nous empruntons les détails qui suivent à notre correspondance:
  

Un bois près de Villefavard (Haute-Vienne)

Un bois près de Villefavard (Haute-Vienne)

   «La réunion se tenait au pied d’un grand chêne (1) . Le commissaire y arriva par des chemins détournés. Vous savez, dit-il, que ces réunions sont défendues. — On ne répondit rien. Continuez, reprit-il, je ferai mon rapport. On entonna alors le chant du cantique : « C’est dans la paix que tu dois vivre, enfant de Dieu, disciple du Sauveur ». — Voilà, il faut l’avouer, de bien dangereux rebelles! Plût à Dieu qu’il ne s’en trouvât pas d’une autre sorte dans tout notre pays. Plût à Dieu que les seuls actes de rébellion qu’on eût à signaler parmi nous fussent de la nature de ceux reprochés, le 15 août dernier, à ces mêmes amis.

La fête de l’Empereur Napoléon III

     Ce jour-là, il s’agissait de célébrer la fête de l’Empereur. Malgré les faits religieux qui se sont accomplis dans la commune, il y a plus de dix ans, et à la suite desquels toute la population a embrassé le protestantisme, le maire reçut l’ordre d’assister, à la tête de son conseil municipal, au service qui devait avoir lieu dans l’église catholique (2) . Le maire y répondit en ces termes :
     « Nous serions heureux de nous rendre à l’invitation qui nous a été adressée de célébrer l’anniversaire de la fête de l’Empereur, en nous réunissant le 15 août pour chanter un Te Deum et faire une distribution à nos pauvres; mais le culte évangélique professé par les habitants de la commune ayant été interdit, et le temple où ils auraient pu se réunir fermé par l’autorité, nous nous trouvons dans l’impossibilité de satisfaire au vœu du gouvernement dans cette circonstance. Désirant toutefois lui prouver que les sévérités exercées contre nous n’ont nullement détruit nos sentiments de déférence envers les autorités constituées, nous venons vous prier de vouloir bien nous autoriser à nous réunir pour cet effet soit dans le temple, soit dans tel autre lieu favorable où nous pourrons exprimer librement notre respect et nos vœux pour la personne de l’Empereur, sans nous associer aux cérémonies du culte catholique que nous avons publiquement et pour toujours abandonné. Persuadés que vous ne voudrez pas vous-même, Monsieur le Préfet, nous prescrire une conduite contraire à nos sentiments, c’est-à-dire un acte d’hypocrisie, nous attendons avec confiance votre permission, et nous regretterions beaucoup que des entraves relatives à notre religion nous empêchassent d’accomplir nos devoirs envers le chef de l’Etat, etc ».
     Cette lettre étant restée sans réponse, le maire en écrivit une nouvelle à quelques jours de là, pour raconter ainsi comment la fête du 15 août avait été célébrée dans sa commune :

L'étang et le temple de Villefavard aujourd'hui (Google view).

L’étang et le temple de Villefavard aujourd’hui (Google view).

     «Conformément à votre circulaire du … août, j’ai réuni le conseil municipal et les habitants de la commune, dans le but de célébrer la fêle de Sa Majesté l’Empereur. Tous se sont unis de cœur aux vœux que j’exprimais dans une allocution pour la personne de notre souverain. Nous avons été unanimes à demander à Dieu sa prospérité. Selon son désir, nous a avons fait une collecte pour les pauvres, avec le produit de laquelle nous avons acheté cent cinq livres de pain. C’est tout ce que les habitants de la commune pouvaient faire, dans 1es circonstances particulières où l’interdiction du culte public les a placés. Mais ils ont tenu à prouver encore une fois que rien ne saurait détruire, au milieu d’eux, les sentiments de respect qu’ils ont toujours portés aux autorités établies. Je me plais à vous signaler ce témoignage de leur dévouement, espérant qu’il ne demeurera pas stérile, etc. »
     Ces lettres prouvent suffisamment qu’aucune préoccupation politique ne se mêle aux préoccupations religieuses de ces populations, et c’est afin de bien l’établir que nous les reproduisons aussi (3) ».

Une audience internationale…

     D’autres comptes rendus de réunions clandestines sont transmises à la presse étrangère, en particulier en Suisse. Les événements sont décrits de façon encore plus épique :
« Le commissaire de police brûle de mettre la main sur nous. Dimanche dernier, il s’est donné une peine infinie pour y réussir. Il est arrivé de grand matin, s’est caché chez une famille catholique qui est venue s’établir ici, et, à l’heure habituelle de la réunion, il a commencé sa campagne. Après avoir déposé son cheval chez le curé, il s’est empressé de venir du côté où il nous avait aperçus. Des sentinelles étaient placées de divers côtés pour éviter toute surprise. Déjà on avait commencé la réunion par la prière et par la lecture d’un chapitre, lorsque les sifflets des sentinelles annoncèrent l’arrivée du commissaire. On se dispersa alors de toutes parts, et l’agent de police ne put saisir sa proie » C’est ainsi que se passe souvent le dimanche pour les amis de l’Évangile dans la Haute-Vienne… […] Il n’y a pas jusqu’aux enterrements qui ne soient troublés par la présence du commissaire, décidé à empêcher, même dans ces moments de douleur que les plus malveillants respectent, l’usage consolateur de la prière et de la Parole de Dieu; alors encore, nos frères sont obligés de rechercher ces consolations en secret « (4) …
Quelles ont été les conséquences de cette désobéissance civile pour motif de contrainte religieuse ?
Dans un premier temps, la répression marque des points. Le commissaire de police a réussi à rédiger assez de procès-verbaux pour déférer dix protestants de Villefavard et de Thiat devant le tribunal correctionnel de Bellac. Des responsables, à commencer par des instituteurs et des évangélistes, sont condamnés.
Mais le développement grandissant de l’affaire conduisit le gouvernement à faire marche arrière. Le ministre de l’intérieur déclara le 25 avril 1856 que ses agents avaient été victimes « d’appréciations inexactes », et, quatre jours après, le comité de la Société Évangélique de France faisait savoir aux pasteurs de la Haute-Vienne que le culte allait y être désormais autorisé (5).

Jean-Yves Carluer

1) La scène se passe à Villefavard (Haute-Vienne), où s’était produit, dix ans plus tôt un important mouvement de conversion collective. Le premier évangéliste avait été Napoléon Roussel. En 1855, le pasteur est Jules Lenoir, qui rédige probablement le compte rendu présenté ici. D’après l’historien Jean Bauberot, qui a recueilli la mémoire orale des faits, on avait hissé dans un grand arbre un aveugle, dont l’ouie particulièrement exercée par le handicap pouvait repérer le bruit des sabots de la gendarmerie à cheval à des kilomètres à la ronde.

2) Ce maire se nomme Jean-Baptiste Vaugelade. La première interdiction du culte protestant à Villefavard datait du 5 avril 1844.

3)  Société Évangélique de France, Rapport, 1855, pp. 18-20.
4)  Feuille religieuse du canton de Vaud, 21 janvier 1855, pp. 45-46.
5) Jean Baubérot, L’évangélisation protestante non concordataire et les problèmes de liberté religieuse au XIXe siècle : la Société Évangélique de France de 1833 à 1883, Thèse, ronéotée, Paris, 1966, p. 248.

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