Félix Chottin (3)

Un pasteur pacifiste défie les Prussiens…

     Nous abordons ici les dernières étapes du ministère de Félix Chottin (1819-1893), pasteur singulier dont le caractère entier et volontiers provocateur le fit passer par de multiples aventures…
Nous l’avons laissé en 1856, pasteur frais émoulu de la Faculté de Strasbourg, placé sur un poste provisoire dans le Nord. Mais, à peine un an plus tard, il est demandé à Tarsac (Charente) par ses anciens prosélytes. Le temple avait pu être ouvert, à condition que l’évangéliste cède la place. Mais, cette fois, c’est comme pasteur qu’il revient. L’ancien préfet avait été remplacé, mais son successeur a dû modérément apprécier la situation !

Retour à Tarsac

Le temple de Tarsac en Saint-Antonin, aujourd'hui.

Le temple de Tarsac en Saint-Antonin, aujourd’hui.

     Laissons la place au rapport de la Société Centrale : « M. Chottin avait quitté Fresnoy-Le-Grand où il a laissé d’excellents souvenirs, pour retourner à Tarsac, qu’il avait déjà évangélisé autrefois, et où il a été reçu à bras ouverts par ses anciens paroissiens. Outre les réunions de culte et d’explication des Écritures, qui sont très suivies, même dans la semaine, M. Chottin a entrepris d’apprendre à lire aux femmes de Tarsac, qui étaient, sur ce point, d’une ignorance déplorable: Si cette entreprise, dit-il, absorbe tant d’heures de ma journée, du moins j’ai cette ferme assurance quelle contribuera puissamment à faire comprendre à ceux de notre Église et aux âmes étrangères à notre culte que le protestantisme, bien saisi, est incompatible avec l’ignorance. J’aime à vous signaler, dans le nombre de mes lectrices, une grand’maman de soixante et quelques années. Cette brave et digne soeur dans la foi manifeste la plus héroïque opiniâtreté dans son travail de lecture.
On peut dire, en général, ajoute M. Chottin, que cette population reflète les belles et bonnes mœurs de nos anciens protestants : sobriété, probité, culte de famille, regard franc, tout indique que l’Évangile a déjà poussé de profondes racines dans ce pays« 1.
On aura remarqué que le pasteur se veut tout autant pédagogue que Ministre de la Parole. Il apprécie particulièrement se rendre utile dans l’alphabétisation des adultes. Il élit domicile à Hiersac, le chef-lieu de canton voisin, de façon à se trouver sur la grand-route qui joint les différents groupes néo-protestants dont il a la charge, jusqu’à Neuillac, en Charente-Maritime. Ce n’est qu’en rassemblant occasionnellement toutes ces communautés qu’il peut réunir des auditoires notables :
« M. Chottin nous écrivait en novembre dernier, au sujet de l’Église de Tarsac : « Tout récemment, nous avons célébré l’anniversaire de la Réforme dans ce pays. C’était justement le jour de la Toussaint que moi-même j’avais inauguré l’Evangile à Saint–Saturnin. Je puis dire que ce jour a été pour nous tous une vraie fête spirituelle ; notre temple était rempli de nos trois cents protestants, dont la moitié est assez distante de Saint-Saturnin. Nos frères de Tarsac, en cette circonstance, ont exercé l’hospitalité qu’ils connaissent si bien. Plusieurs pasteurs ont porté la parole. Une douzaine de catholiques ont écouté avec joie les instructions données en ce jour, et j’aime à penser que cette semence de vie, déposée dans leur cœur, germera un jour et produira en eux des fruits de vie éternelle. » Les quatre lieux de culte de cette Église sont : Tarsac, Hiersac, […]Douzac et Neuillac. M. Chottin fait le jeudi des conférences à Tarsac. Le consistoire de Jarnac continue ses instances pour l’ouverture définitive du temple de Neuillac2″.
     Le pasteur pouvait conclure : « Je demeure persuadé que le poste de Tarsac, avec ses 300 prosélytes, est définitivement acquis à la Réforme« .

Face aux Prussiens

     Pourquoi Félix Chottin demanda-t-il en 1863 à quitter le service de la Société Centrale Protestante d’Évangélisation et à solliciter directement un poste aux sein des Églises réformées ? On peut imaginer qu’un esprit aussi individualiste que le sien voulait se libérer d’une tutelle trop étroite. Peut-être était-il également fatigué des voyages incessants nécessaires à l’encadrement de disséminés.

Le temple de Quincy-Voisins (carte postale ancienne)

Le temple de Quincy-Voisins (carte postale ancienne)

    Félix Chottin est alors affecté à une paroisse rurale traditionnelle, une des plus anciennes de France, au sud de Meaux, au coeur de la Brie protestante : Quincy-Ségy, aujourd’hui Quincy-Voisins. Sur le millier d’habitants, près de la moitié est réformée. La commune vit d’élevage et des carrières de Gypse;  un temple a été construit dès 1834, ainsi qu’une belle école protestante.
Le bouillant pasteur ne semble pas avoir fait l’unanimité sur place . Il est vrai que l’encadrement d’une paroisse traditionnellement libérale ne pouvait être aisé pour un ancien agent d’une société évangélique habitué à des prosélytes récents ! Par contre l’engagement républicain du pasteur correspond bien à l’évolution politique de la population. Félix Chottin devient l’ami du nouveau député de la circonscription, Paul de Jouvencel, farouche opposant à l’Empire, élu en 1869 sur un programme républicain radical. Les deux hommes ont à peine le temps de se réjouir de la chute de l’Empire, le 4 septembre 1870, que déjà les Prussiens occupent Quincy et la région et commencent le siège de Paris. Paul de Jouvencel a rejoint le gouvernement de défense nationale dans la capitale, Félix Chottin, resté à Quincy pour y exercer son ministère, est nommé maire par intérim. Une belle revanche pour le condamné de 1852, décrit en ce temps-là comme agitateur exalté !
Ceci dit, le pasteur prend toujours autant de risques, et même davantage, d’autant plus qu’il est resté seul sans sa famille, partie se réfugier à Paris. Les problèmes ne viennent pas des catholiques de la région, privés de prêtres. Sur ce plan, Félix Chottin a complètement modéré ses positions. Ses administrés catholiques lui demandent même d’assurer les inhumations et de pratiquer des baptêmes in articulo mortis !
Le problème, et il est d’envergure, ce sont les Prussiens, d’autant que la guerre se prolonge jusqu’à la fin de l’hiver. Le jour, le maire-pasteur négocie avec les Allemands les multiples aspects de l’occupation militaire et du ravitaillement d’une bourgade. Il lui arrive même de sympathiser avec quelques officiers prussiens. La nuit, l’ancien pacifiste Félix Chottin est l’organisateur de la résistance non armée : sabotages, dissimulations de produits et de documents. Un jour, un ballon chargé de 300 kg de courrier, le Garibaldi, où se trouve Paul de Jouvencel, doit faire un atterrissage forcé à quelques pas du bourg de Quincy. C’est Chottin qui assure l’évasion du député et la dissimulation des lettres, à la barbe des allemands qui battent la campagne 3.
Mais ce double jeu ne pouvait durer. Dans les dernières semaines de la guerre, Félix Chottin est arrêté, accusé de la disparition et de la mort probable de deux soldats allemands. Le pasteur est condamné à mort par la cour martiale allemande de Meaux. Mais cette fois, le pasteur échappe à ce qui aurait été sa dernière condamnation. Alors que l’on prépare l’exécution, une estafette arrive en hâte : on vient de retrouver les deux soldats en parfaite santé !
Félix Chottin restera pasteur de Quincy-Voisins jusque vers 1890. Il perd son épouse, Victorine Farfullier, en 1880. Dans les dernières années de sa vie, il édite des fascicules, se passionne pour l’enseignement, fait des conférences et quelques voyages, en particulier à Jersey, pour vulgariser ses idées sur l’éducation « à la lumière irréprochable de l’Évangile ».
Lors d’un de ses voyages, il passe par le Cotentin et visite Siouville-Hague et Diélette, la petite Église qu’il avait contribué à fonder dans sa jeunesse. C’est là, chez un ami, au lieu-dit Hameau couvert, sur la falaise qui domine la mer, qu’il décède le 28 février 1893.

     Jean-Yves Carluer

1   Société Centrale Protestante d’Évangélisation, Rapport, 1860, p. 99.
Idem, 1861, p. 28.

3  Félix Chottin, Faits et gestes accomplis pendant l’invasion 1870-1871 et tardivement édités, Paris, Fischbacher, 1886.

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2 réponses à Félix Chottin (3)

  1. Fedi dit :

    Bonjour,

    J’ai découvert que le pasteur Chottin était abonné (1878) à « La Critique philosophique », la revue du philosophe républicain Charles Renouvier.
    Il est possible que les publications de ce pasteur libéral portent la marque de cette influence (Renouvier était par ailleurs un soutien des protestants libéraux).

    Bien à vous.

    LF
    Université de Strasbourg

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