Colporter sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) : De l’espoir à la répression

L’État contre les colporteurs (3)

       Le texte est célèbre : en septembre 1830, quelques semaines après la révolution des « Trois Glorieuses » qui chasse le roi Charles X, le journal protestant Les Achives du Christianisme célèbre le nouveau régime :

     « De nouvelles espérances s’ouvrent pour nos Églises […] l’Évangile pourra être publiquement et librement annoncé, la Bible pourra être distribuée sans aucune entrave parmi les catholiques comme parmi les protestants… »

     La « Charte révisée » qui sert de constitution promet les libertés de réunion et d’expression. Il faut bientôt déchanter, même si, globalement le « Régime de Juillet », celui du roi Louis-Philippe, se révèle bien plus favorable que celui qui le précède, et, surtout, que celui qui suivra… Dans l’enthousiasme et l’élan de la période libérale du nouveau pouvoir, les hommes  du « Réveil » créent de nouvelles sociétés religieuses chargées de soutenir et d’organiser  l’évangélisation protestante de la France. Ce sont essentiellement la Société Évangélique de Genève, fondée dès janvier 1831, la Société Évangélique de France formée en 1833, et diverses entités régionales qui se regroupent en 1847 pour constituer la  Société Centrale protestante de France. Ces organismes soutiennent à la fois des prédicateurs et des colporteurs.

 Des réunions interdites…

      Plus que le colportage, c’est surtout la liberté de réunion qui a été malmenée sous la Monarchie de Juillet. Dès les premiers mois, le régime a fait savoir qu’il n’était pas question de supprimer les fameux articles 291 et 294 du Code pénal napoléonien qui imposaient une autorisation administrative pour toute réunion de plus de 20 personnes, même religieuse. Les Églises reconnues existantes ne sont pas concernées. Par contre, toute nouvelle implantation peut se voir refusée. Si le pasteur passait outre, la sanction tombait. Les protestants affectèrent de croire que le nouveau pouvoir serait bienveillant, et que de nouveaux « oratoires » pourraient s’ouvrir librement sous la tutelle des consistoires existants. La réalité a été tout autre. Pire, une nouvelle loi, votée le 10 avril 1834 pour contrecarrer les émeutes, les sociétés secrètes et les barricades, tombe comme un couperet. L’autorisation est nécessaire même pour une réunion occasionnelle, elle est à tout moment révocable, les peines sont alourdies pour les contrevenants : de 2 à 12 mois d’emprisonnement et des amendes de 50 à 1000 francs-or, représentant des mois ou des années de salaires pour les humbles ! Comme complices, les simples assistants ou les loueurs de locaux risquent les mêmes peines…

     Les hommes politiques protestants, comme le ministre Guizot, laissent faire. Ils sont plus occupés par la répression des soulèvements populaires que par la liberté d’évangélisation.

     Cela n’empêche pas, au cours des années suivantes, les agents des sociétés évangéliques, pasteurs et évangélistes courageux,  de multiplier les actions, partout en France, dans un grand mouvement qui étend et transforme le visage du protestantisme français. Mais les arrestations de pasteurs et d’évangélistes se comptent par dizaines. Beaucoup d’initiatives prometteuses sont étouffées dans l’oeuf par l’administration.

 L’âge d’or du colportage protestant…

     Finalement, c’est la liberté de diffusion de la littérature de colportage qui est la mieux respectée sous la Monarchie de Juillet. Le délit « d’outrage à la religion de l’État » a été mis de côté dans la mesure où le catholicisme n’a plus ce statut sous le nouveau régime. Cela permet même à certains polémistes comme le pasteur Napoléon Roussel de faire éditer de véritables brûlots anticatholiques, dont le plus célèbre a pour titre « la religion d’argent ».  Le clergé peut engager des actions judiciaires pour diffamation ou trouble à l’ordre public, mais l’arsenal législatif est plus limité.

Louis Lance (1824-1891). Excellent colporteur de l'agence française de la société biblique britannique, il a travaillé surtout dans le Sud-Ouest de la France.

Louis Lance (1824-1891). Excellent colporteur de l’agence française de la société biblique britannique, il a travaillé surtout dans le Sud-Ouest de la France.

    Du coup, les verbalisations et les arrestations de colporteurs sont rares durant la Monarchie de Juillet. Ces derniers deviennent le fer de lance du prosélytisme protestant : ils sont bientôt plus de 250. Les « colporteurs bibliques », salariés par l’agence française de la société biblique britannique, sont près de 150. Ils ne vendent que des Bibles ou des portions des Livres saints. Les « colporteurs évangéliques », mandatés par les sociétés citées en début d’article sont une centaine, pour moitié salariés par Genève. Ce sont les plus incisifs, puisqu’ils distri- buent également des livres et de la littérature plus polémique. Ils peuvent donc se faire verbaliser, d’autant que ces vendeurs ambulants se transforment, le soir venu, en évangélistes. La Société de Genève a identifié, au début de années 1840, quelques failles du système de « verrouillage à 20 personnes maximum ». D’abord, les assistances supérieures à ce chiffre dans les réunions de maison du soir sont rares, surtout dans le milieu rural où évoluent préférentiellement les colporteurs. S’il y avait dépassement, il ne serait qu’occasionnel et les autorités n’auraient pas le temps d’être alertées. Enfin, le colporteur pourrait toujours plaider un acte commercial prolongé, sous forme de « déballage » et présentation de sa sacoche de livres. Dernière opportunité, riche en divers avantages, un colporteur biblique peut également organiser, à intervalles réguliers, de véritables cours d’alphabétisation pour adultes avec comme support des Évangiles, sur le modèle des « écoles du dimanche » britanniques. Dans une France à moitié analphabète, il était difficile de critiquer l’action de ces agents, triés sur le volet, que la société biblique appelait des « lecteurs de la Bible ». Et cela, d’autant plus que le même François Guizot, dont nous avons critiqué plus haut le manque de clairvoyance vis-à-vis des libertés, avait réussi un coup de maître sur le plan éducatif. Ce ministre de l’instruction publique, auteur de la célèbre loi scolaire qui porte son nom, avait également fait acheter par l’État des Nouveaux Testaments destinés à chaque école. Pouvait-on refuser au colporteur de vendre et de présenter des livres répandus par l’administration à l’usage des enfants[1] ?

 Quelques difficultés cependant

     Ceci dit, comme le note Jean Baubérot,   » la fin de la Monarchie de Juillet fut marquée par un durcissement de sa position vis-à-vis de la liberté des cultes[2]« . Ce durcissement finit par atteindre quelques colporteurs. Le rapport de la Société Évangélique de Genève pour l’année 1842 fait état de « deux colporteurs qui ont été condamnés à un mois de prison ». Cette même année, un autre colporteur, condamné à 15 jours de prison, a fait appel. « Les gendarmes me sont venus prendre à 6 heures du matin », nous écrivait-il, « pour me conduire au chef-lieu du département, où ma cause devait être jugée en appel. Comme il y avait beaucoup de monde qui attendait à  la sortie de prison pour être témoin de ce spectacle, je pus leur réciter en marchant le cantique qui commence par ces mots :

« Repousse-nous, monde incrédule

Et nous rejette de ton sein. »

     L’avocat qui devait plaider pour moi n’ayant pu se rendre au tribunal, M le procureur du roi eut la bonté de m’offrir de prendre ma cause, ce que j’acceptai volontiers. Après avoir montré qu’aucune loi ne pouvait être alléguée contre moi, il a terminé par ces paroles remarquables : « Messieurs les jurés, si l’on retire le Code des lois, il n’y aura plus de justice; de même aussi, si l’on refuse la Bible au peuple, il ne peut plus y avoir de religion ». Ses conclusions ont été mon acquittement et mon renvoi sans frais ni dépens, et j’ai été libéré[3]« .

      Globalement, la Monarchie de Juillet reste l’âge d’or du colportage protestant. Cette distribution a bénéficié sans aucun doute d’un report de moyens qui auraient pu être affectés à une évangélisation plus directe. Mais, de toutes façons, le colporteur était un pionnier dont l’utilité était incontestable. Les sociétés espéraient que l’avenir permettrait d’aller vers plus de libertés. La République attendue sera décevante.

 Jean-Yves Carluer


[1] « Les mesures prises par le gouvernement  pour procurer aux habitants les moyens d’apprendre à lire, et le soin qu’on a eu de placer le Nouveau Testament dans un grand nombre d’écoles, comme livre élémentaire, a eu le précieux résultat de permettre à nos colporteurs de monter aux habitants que le livre qui leur est offert est le même que celui qui est adopté par la majorité des conseils d’instruction des départements » (Société Évangélique de Genève, Rapport de 1836, p. 18).

[2] Jean Baubérot, L’évangélisation protestante non concordataire en France et les problèmes de la liberté religieuse au XIXe siècle : la société évangélique de 1833 à 1883, thèse, 1966, p. 132.

[3] Société Évangélique de Genève, Rapport de 1842, p. 56).

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