L’évangélisation des Nord-Africains à Paris en 1926.

1926 : Témoigner parmi les Kabyles à Paris

     Au cours de l’été 1927, les lecteurs du Journal de l’évangélisation découvrent un nouveau champ missionnaire à leur porte, celui des travailleurs immigrés algériens en France.

     L’article est signé des initiales P.L., assez transparentes pour qui sait que le jeune pasteur Pierre Lestringant (1889-1973), futur professeur à la Faculté de Théologie de Paris et remarquable connaisseur du protestantisme français, était alors directeur adjoint de la Société Centrale d’Évangélisation. Une note de ce numéro de juillet-août 1927 signalait que l’enquête datait de l’année précédente.

     Nous présentons ci-après l’essentiel de l’article, suivi de brefs commentaires.

 Des déracinés…

      « Il faut estimer à 125.000 le nombre des Nord-Africains répandus dans toute la France. On les trouve un peu partout, bien qu’ils soient surtout massés dans quelques grands centres tels que Paris, Lyon et Marseille. L’agglomération parisienne, a elle seule, en retient sans doute 40.000. Il est difficile de prévoir si ce nombre est susceptible de s’accroître encore dans les années qui viennent[…] Marseille en voyait débarquer 6 et 700 chaque semaine il n’y a pas longtemps encore […]

     Les Kabyles de Paris et d’ailleurs sont donc des déracinés, sans famille, sans foyer, à la merci des cafés, des hôtels et du désoeuvrement. On les trouve embauchés dans tous les métiers et toutes les besognes qui n’exigent pas de spécialistes. Mais, quoi qu’ils fassent, ils sont les éternels habitués et pensionnaires d’innombrables débits, restaurants, hôtels qui les exploitent. Ils y vivent dans le dénuement et la saleté. Le missionnaire Warren me citait le cas d’une chambre à deux lits occupée chaque jour, à tour de rôle, par trois équipes de quatre hommes […] La tuberculose fait dans leurs rangs de terribles ravages. Presque tous les paquebots ramènent des mourants en Algérie […]

     N’avons-nous pas de lourdes responsabilités à l’égard de ces frères algériens ? N’est-ce pas un nouveau champ de mission qui s’ouvre devant nous, en France et à Paris même, dans ces quartiers du 13 et du 15e arrondissements où ils sont groupés par milliers ?

Le pasteur Thomas Hocart, alors jeune pasteur en kabylie  vers 1898 (cliché paru dans le journal "L'Évangéliste")

Le pasteur Thomas Hocart, alors jeune pasteur en kabylie vers 1898 (cliché paru dans le journal « L’Évangéliste »)

    C’est ce que la North Africa Mission a compris depuis peu. Voyant partir les Kabyles de ses stations d’Algérie, elle a pensé que l’Évangile aurait plus aisément accès à leur cœur, lorsque, déracinés et transplantés en France, ils seraient délivrés de la formidable emprise de l’Islam […] En 1924-1925, le missionnaire et Mme Warren, après 14 ans de ministère en Afrique, ont été chargés d’installer et de diriger à Paris un foyer pour les Nord-Africains. Dans le même temps, le pasteur Hocart[1], pionnier de la mission en Kabylie, était appelé par Dieu à reprendre du service auprès des […] algériens de la capitale. Il offrit sa collaboration à la North Africa Mission. Frayer la voie à une oeuvre de plus grande envergure, en multipliant des contacts personnels avec les Kabyles sur le terrain religieux, telle était la vocation à laquelle il se sentait contraint de répondre.

    Voici comment M. Hocart comprend sa tâche. Il entre dans un café fréquenté par les Nord-Africains. Et là, installé devant une table, il commence à lire pour lui-même un Évangile kabyle. On le remarque, plusieurs l’entourent, on pose des questions sur la brochure qu’il tient en mains, parfois même on lui offre un café. Il lit alors à haute voix un passage, ou si l’un des indigènes peut s’en acquitter, il lui offre de faire la lecture à ses compagnons. Récemment, c’est un jeune kabyle de seize ans qui s’exécuta très volontiers. Le passage est ensuite expliqué, souvent la conversation permet à M. Hocart de poser des questions à son tour. Au moment de se séparer, on lui achète un ou plusieurs évangiles. M. Hocart ne cherche pas à vendre beaucoup : il veut avant tout entrer en relations. Notre frère connaît déjà 90 cafés et restaurants, au moins. Dans certains il est passé plus de dix fois. Quand le patron est algérien lui-même, le contact s’établit en général plus aisément.

 Quelques premiers fruits…

      Quels sont les résultats ? Nous n’avons pas à signaler de conversions proprement dites. Mais l’accueil fait à M. Hocart contraste singulièrement avec le refus général d’écouter, dont il fit la dure expérience en Algérie, il y a 20 ans. Où que ce soit, il trouve toujours des auditeurs attentifs et désireux d’être renseignés sur le message évangélique, et pour tous ceux qui connaissent l’Islam, c’est un fait réjouissant. Comme un Kabyle voulait interrompre un jour M. Hocart, un camarade le fit taire : « Comment, lui dit-il, tu es chez les chrétiens ? Et lui, ne serait pas libre de parler de son prophète ? » J’ajoute qu’on achète toujours des portions d’Évangiles et qu’elles sont lues.. Les impressions de M. Blandenier, qui colporte avec une méthode analogue, confirme en tous points celles de M. Hocart. Notre collègue voudrait utiliser ses tournées pour rabattre les Kabyles ainsi rencontrés vers le Foyer nord-africain de la rue Nationale. Ce ministère ouvre la voie à une action religieuse suivie et méthodique. Il faut passer de la première étape à la seconde : là est le problème. Jusqu’à présent ce but n’a été atteint que dans des cas exceptionnels. Un Égyptien ayant trouvé un prospectus du Foyer dans le fragment d’évangile qu’il avait eu l’occasion d’acheter, s’y est rendu de Maisons-Alfort ; il a même acheté une Bible entière lors de sa visite. Un arabe est venu également de Gennevilliers ces jours derniers. D’une façon générale, l’obstacle provient de la distance. Des hommes réceptifs sont rencontrés à la périphérie parisienne, dans la banlieue nord et ouest […]

     L’expérience montre qu’il faut donner un attrait au centre d’influence religieuse, et puisque les Kabyles sont exploités par des logeurs sans scrupules, nos frères rêvent d’acheter un immeuble dont ils foraient un hôtel-foyer. Il ne s’agirait on aucune façon d’une œuvre d’assistance car les Nord-Africains ne sont pas des indigents, mais d’une entreprise sociale et fraternelle enveloppant l’œuvre religieuse. Il faudrait disposer de 50 chambres, au moins, pour commencer, y joindre un restaurant, un dispensaire et des salles diverses pour réunions. La maison ferait largement ses frais. Les capitaux engagés dans l’entreprise ne seraient pas du tout placés à fonds perdus, et sa gestion est de celles qui ne présenteraient aucun aléa. Il faut que ce projet se réalise sans tarder… »

 P.L.

 Le journal de l’évangélisation, 1927, p. 148-150.

      Ce texte, est, à ma connaissance, le premier publié en France qui mentionne un effort missionnaire intérieur des Kabyles à Paris. Il associe une analyse du phénomène migratoire (partie absente ici), une présentation des efforts déployés, et un appel aux dons pour réaliser une oeuvre sociale, appel que nous avons abrégé.

     La North Africa Mission avait été créée en Algérie en 1881 par les époux George et Jane Pearse, des missionnaires britanniques qui avaient vécu à Paris avant 1870. Cette oeuvre existe encore aujourd’hui sous le nom de Arab World Ministry (http://www.awm-pioneers.org/).

     Le pasteur méthodiste d’origine Guernesiaise Thomas Hocard était le fondateur de la mission protestante wesleyenne d’Il Maten, village proche d’El Kseur, en Kabylie. Le lecteur intéressé pourra se reporter au site de la Société d’Étude du Méthodisme français http://www.methodismefrancais.org/categorie-12120544.html, ainsi qu’aux études du pasteur du pasteur Jean-Louis Prunier (mémoire de master en ligne : http://loubres.free.fr/files/textes/Memoire_JL_Prunier.pdf) et de Madeleine Souche (« la mission méthodiste française en Kabylie », L’évangélisation (s.d. Jean-Yves Carluer), Excelsis, 2006, pp. 117-140).

     Thomas Hocart avait laissé à ses collègues la charge de la mission de Kabylie en 1899, découragé par le manque de résultats et par les difficultés politiques posées par sa nationalité britannique en Algérie. Il retrouva des postes pastoraux en France, à Bourdeaux, Paris (1902-1912), Nîmes, Le Havre. Retraité à partir de 1923, il continue d’être actif, puisque nous le retrouvons à Paris à l’âge de 70 ans. Il n’avait pas oublié la Kabylie. Selon Jean-Louis Prunier, il y est retourné six fois. Thomas Hocart est mort en 1943 à Nîmes, à l’âge de 87 ans, alors qu’il avait accepté la charge de l’intérim de l’Église méthodiste de cette ville. La stratégie employée par le pasteur Hocard n’est pas sans rappeler celle des évangélistes protestants bretons qui obtenaient des résultats bien plus encourageants parmi leurs compatriotes migrants du Havre ou saisonniers des Îles de la Manche.

 Jean-Yves Carluer

 

[1] Nous avons rectifié le texte original qui écrivait Hockart. Il s’agit du pasteur Thomas Hocart (1856-1943) Voir notre commentaire.

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