Eloge de l’harmonium

Retour sur un instrument de musique un peu oublié…

     J’ai des souvenirs plus que mitigés de l’écoute de l’harmonium. La communauté protestante évangélique dont je fais partie exprime depuis des années sa foi au travers de mélodies et d’instrumentations volontiers contemporaines. Du coup, j’ai tendance à associer l’harmonium à des impressions peu favorables de ma jeunesse. Je revois un pasteur-organiste face à l’auditoire, s’essoufflant derrière ses partitions, s’évertuant à faire grincer un pédalier alimentant des soufflets hors d’âge. J’entends le claquement des clapets du clavier transpositeur à la recherche désespérée de la bonne tonalité. En un mot, j’appartiens à une génération, déjà âgée aujourd’hui, qui a accompagné le déclin de l’harmonium liturgique et pour qui modernité musicale rimait avec électricité.

     Et voila que mon activité d’historien me met au contact de multiples études et témoignages qui me renvoient une autre image de l’harmonium. C’était, il y a un siècle, un instrument novateur, riche en possibilités, admiré, et même parfois ludique. Ce n’est pas par hasard qu’il avait conquis sa place dans la plupart des temples et des salles évangéliques. Sur le plan social, il ne tarda pas à occuper le vaste créneau qui séparait l’orgue véritable, objet de fierté des lieux de cultes les plus en vue, et l’absence totale d’instrument qui caractérisait les assemblées les plus humbles. Sur l’échelle chronologique, il couvre un siècle entier. Sa mise au point définitive avait été ralisée par des facteurs musicaux comme Alexandre Debain ou Jakob Alexandre entre 1840 et 1850. Son éviction progressive intervint à partir des années 1960. Il fut peu à peu remplacé par les premiers claviers électroniques dont le timbre nous paraît aujourd’hui si pauvre, et dans les petits groupes, par les guitares et même l’accordéon, son frère à anches libres, doté à cette époque-là d’une image plus flatteuse quoique populaire.

    Pourquoi a-t-on produit 170.000 harmoniums en France durant tout ce bon siècle ? C’est que l’instrument cumulait les avantages : relativement bon marché (deux années de salaire ouvrier quand même !), il n’avait pas besoin de réglages, juste un peu d’entretien. Il était autonome et facile à jouer. Lorsqu’il était doté d’un clavier transpositeur, il épargnait à toute une congrégation la mission presque impossible de chanter à l’unisson les notes les plus aiguës de la voix de soprane. Sa sonorité n’était pas sans rappeler celui de l’orgue liturgique, ce qui en fit, dans toutes les églises de France, pour reprendre une expression décalée, une « pompe à cantiques ». Cet instrument était également une version améliorée de l’orgue de barbarie qui avalait en boucle des kilomètres de carton perforé dans toutes les fêtes foraines. N’oublions pas non plus que l’harmonium avait commencé sa carrière dans les salons bourgeois. Ce rappel ludique permettait de l’employer avec bonheur dans les salles d’évangélisation populaires et même en plein air dès que l’on inventa des modèles portatifs. Les pasteurs concernés imaginèrent très vite tout le parti que l’on pouvait tirer d’un instrument qui agglutinait les foules autour de lui, en un temps où l’on était pas encore saturé de reproduction musicale. L’harmonium avait également un autre intérêt, celui d’offrir une vocation ecclésiale à des générations de musiciennes qui deviendront éventuellement épouses de pasteurs.

    Car l’harmonium était, en ses débuts, un instrument de jeunes. Relisons le rapport de la Société évangélique de France pour l’année 1875. Il nous dit, par exemple, que « les jeunes gens [de Villefavard] ont formé entre eux une réunion d’édification […] Ils ont acheté un harmonium pour accompagner leurs cantiques« [1].

 Dans les rues et sur les places…

    Voila pourquoi, pendant des décennies, les différents lieux de culte, toutes confessions confondues, ont fait de réels efforts financiers pour se doter de ces instruments.

    En réalité, pas exactement toutes les confessions. Certaines Églises évangéliques, comme quelques assemblées piétistes ou mennonites, ont refusé avec dégoût l’arrivée dans leurs murs d’un témoin aussi bruyant des turpitudes du monde. D’autres, par contre, à l’image de l’Armée du Salut, ont favorisé les instruments à cuivre, beaucoup plus martiaux. Quant aux pentecôtistes, qui goûtaient les mélodies bien rythmées, ils eurent un faible pour le piano quand il se fut démocratisé. Ce n’est que plus tard que les Unions chrétiennes de jeunes gens, les scouts et les différents camps de jeunesse du XXe siècle suscitèrent des vocations de guitaristes.

     Pour en venir aux modèles de communication de la foi évangélique sur la voie publique, qui constituent un axe de recherche de ce blog, ils ont compris l’intérêt de l’harmonium mobile. Mais celui-ci n’a vraiment été utilisé à grande échelle qu’à partir du moment où les équipes d’évangélisation disposaient de moyens de transport motorisés, ce qui nous amène au lendemain de la première guerre mondiale.

    J’en livre ici deux témoignages, sous forme de photographies datant des années 1930.

Chants protestants à Pont-L'Abbé (années 30)

Évangélisation méthodiste sur la place publique à Lambour (en Pont-l’Abbé) au début des années 1930.

    Le premier document nous montre une place de la ville bretonne de Pont-l’Abbé, très exactement devant l’église Saint-Jacques de Lambour. Le pasteur Williams et un évangéliste, peut-être Jean Sampoil, chantent et haranguent le public tandis qu’un de leurs collaborateurs, dans le coin inférieur gauche, est au clavier. On devine à l’arrière plan l’automobile de la mission méthodiste qui les a transportés.

    Le deuxième document a été publié dans le journal de liaison de la Mission Évangélique en Plein air, intitulé Le Maitre et la multitude. La scène se passe très exactement le mercredi 31 octobre 1934 à Saint-Géniès-de-Malgloirès, dans le Gard, à l’heure de midi.

 Hector Arnéra à Saint-Géniès de Malgloirès, octobre 1934

Chants protestants en plein air à Saint-Géniès-de-Malgloirès en octobre 1934 (Mission Évangélique en Plein air de Hector Arnéra)

    L’équipe est dirigée par Hector Arnéra (1890-1972), le directeur de la mission, et son frère Idalgo (1897-1979). « Nous voici près d’une usine, sur la route d’Alès. Nous installons l’harmonium et quelques chaises dans un champ. Les ouvrières et les ouvriers arrivent et s’installent sur un mur. Malgré le froid, le bruit et le peu de temps, nous chantons plusieurs cantiques et adressons quelques courts messages. MM. Decorvet, Rouverand et Saint-Martin sont avec nous« [2]. Un photographe a immortalisé la scène. Les musiciens-évangélistes se sont regroupés derrière l’harmonium pour mieux coordonner leur voix. On reconnaît Hector Arnéra, mince et barbu. Ils font face au mur qui renvoie leurs paroles. Le texte mentionne qu’ils doivent lutter contre un fort bruit de fond, et l’harmonium est plus que jamais utile. Les jeunes employés de l’usine font cercle autour d’eux et semblent réellement saisis par le chant. Hector Arnéra, membre de la Société des Auteurs et Compositeurs, avait peu à peu sélectionné un répertoire de cantiques qui seront publiés ultérieurement dans ses deux recueils des Chants de Grâce et de gloire. Plusieurs deviendront des classiques évangéliques de la dernière partie du XXe siècle comme Aux cailloux du torrent et surtout Dieu tout-puissant, qu’il avait adapté en français depuis l’original suédois O Store Gud, de Carl Gustrav Boberg.

 Jean-Yves Carluer

[1] Société Évangélique de France, Rapport annuel, 1875, p. 38.

[2] Le maître et la multitude, janvier 1935, p. 3.

Ce contenu a été publié dans Histoire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *