La République contre l’évangélisation, 1871-1877 (1).

Quand la « République des ducs » s’opposait à  la diffusion évangélique (1871-1877)…

      C’est une des crises les plus oubliées de la mémoire protestante. Sans doute parce qu’elle n’a vraiment frappé, comme 20 ans plus tôt sous le Second Empire, que les communautés évangéliques naissantes des postes pionniers. Sans doute aussi parce que ce temps, heureusement bref,de tribulation  a été immédiatement suivi par le « triomphe de la République », la vraie, celle des libertés, qui ouvrait de grands espoirs.

     Car la Troisième République naissante, née de l’effondrement de la France sous les coups prussiens en 1870 et 1871, est une république par défaut. Les députés royalistes et ultramontains, élus en masse sur les ruines de l’Empire, ne la supportent que parce qu’ils sont eux-mêmes divisés dans l’attente d’une Restauration monarchique dont on sait aujourd’hui qu’elle ne vint pas. L’administration royaliste et catholique essaye désespérément d’étouffer l’aspiration démocratique qui s’étend peu à peu. A 20 ans de distance, le phénomène déjà noté en 1852-1859 se reproduit dans le pays. Les dirigeants conservateurs essayent de museler tout ce qui troublerait l’ordre immuable des campagnes et de leurs électeurs. Bien entendu, le colporteur biblique et l’évangéliste sont au nombre des suspects à réprimer en priorité.

     Alors que la période trouble de la guerre et de ses suites immédiates avait ouvert de larges possibilités à l’évangélisation populaire, les difficultés commencent par endroits dès 1871.

Goulard

Eugène de Goulard

     L’opposition se durcit au cours de l’année 1872. Le 27 décembre, le ministre de l’intérieur du gouvernement Dufaure, Eugène de Goulard[1] rédige une circulaire aux préfets particulièrement restrictive pour la circulation des imprimés, quels qu’ils soient. Il réaffirme la législation de 1849 et la durcit en l’étendant aux distributions gratuites : « le texte formel de la loi vous autorise donc à relever le délit de colportage contre toute personne distribuant des écrits sans votre autorisation« . Il demande à ce que les administrateurs locaux consultent ses services à Paris chaque fois que « le caractère politique, religieux ou social » des publications semble « éveiller leurs scrupules« .

    S’ouvre alors, suivant l’expression de William Canton, une « phase critique » du colportage biblique en France[2]. Aucun écrit ne peut se diffuser sans l’estampille (le cachet) de l’administration : « une des grandes difficultés de l’oeuvre, c’est d’obtenir du gouvernement à Paris l’estampille pour les livres colportés. Souvent elle est refusée« , écrit l’historien de la Société biblique britannique et étrangère qui note l’effondrement du nombre de Bibles vendues alors.

     Toutes les oeuvres de colportage connaissent les mêmes difficultés. Nous avons évoqué ailleurs sur ce blog les malheurs du pasteur Jean-Frédéric Dardier, emprisonné à Belley pour avoir distribué des tracts antialcooliques… Le petit livre Le Mal et le remède, le titre phare des évangélistes genevois qui avait eu tant de succès en 1870 et 1871 est désormais interdit[3]. L’administration montre la plus mauvaise foi pour aboutir à ses fins : « le temps manque à Paris pour estampiller une masse de brochures« . De plus « dans tel ou tel département, on refuse d’y ajouter foi et le livre se retrouve invendable…« [4]. Lyon et le département du Rhône furent ainsi fermés pendant trois ans aux colporteurs de Bibles de l’agence française de la Société britannique.

    Il est pratiquement impossible de passer entre les mailles du filet d’une police omniprésente. Au cours de l’hiver 1872, « une dame suisse, se rendant en France avec des livres religieux non estampillés dans sa malle, fut arrêtée à la frontière malgré son passeport, et conduite au poste de gendarmerie pour y passer la nuit, sur un ordre émané du sous-préfet. Le lendemain, on lui donna le choix de se rendre à pied dans la neige, ou en voiture à ses frais, à la sous-préfecture distante de 7 lieues. Montée sur un mauvais char découvert, à côté d’un gendarme, elle arriva à Saint-Claude, où elle fut traduite devant le tribunal et condamnée à 25 francs d’amende et aux frais, soit environ 60 francs« [5].

     Sur le terrain, dans les villages, l’opinion publique est souvent manipulée par les opposants. Voici, par exemple, le pasteur Eynard, le pionnier de l’évangélisation dans le département de l’Ain, sur un marché, avec le colporteur Lavanchy : « Nombreuses lectures et allocutions, des foules nous écoutent. Un curé nous attaque, nous insulte en nous traitant de charlatans, d’agents de Bismarck. Passant ensuite des paroles aux actes, il enlève d’un coup de poing un testament que Lavanchy lui montre, et le lance contre un vieillard dont il fait saigner la lèvre« [6].

   En 1874, un nouveau décret annule toute les estampilles antérieures et oblige à renouveler toute la procédure d’autorisation ! Mais le pire est encore à venir…

 (A suivre)

 Jean-Yves Carluer

 [1] Eugène de Goulard, 1808-1874.

[2] William Canton, An history Of The British and Foreign Bible Society, Londres, 1910, t. IV, p. 134.

[3] Société Évangélique de Genève, Rapport annuel, 1873, p. 67.

[4] Idem.

[5] Idem, 1872, p. 91.

[6] Idem, p. 70.

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