Lettre de Marseille

Le pasteur Ely relate les débuts de son ministère en Méditerranée (septembre 1836)

     Nous avons vu dans un précédent article que la Mission des marins de New-York avait saisi une opportunité dans l’arrivée d’un nouvel aumônier au Havre. Elle demanda au pasteur David De Forest Ely, qui supportait mal le climat de Normandie, de se déplacer et de créer une oeuvre pour les marins dans le port de Marseille. Il se mit immédiatement en route.

    Quelques semaines après le secrétaire du comité de New-York recevait le courrier attendu, daté du 8 septembre:

    Révérend J. Greenleaf,

    Cher frère,

    Je suis arrivé ici le 22 août, par Lyon, Avignon et Aix. Notre voyage fut beaucoup moins désagréable et fatigant que je ne le craignais. La longue route de Paris à Lyon, qui dura trois jours et deux nuits, me fit beaucoup craindre pour la santé de Mme Ely et du bébé qui à moins de trois mois. Mais nous avons demandé l’aide de Dieu, qui nous a préservés de toutes nos frayeurs. A Lyon nous avons embarqué sur le vapeur La flèche, qui nous a portés dans la descente du Rhône impétueux, avec une rapidité qui fait honneur à son nom […]

Vieux port Marseille

Trois-mats dans le vieux port de Marseille (carte postale fin XIXe)

   [A Marseille] l’établissement des frères Fitch, pour qui j’avais des lettres de recommandation m’a reçu aimablement et m’a accordé l’assistance nécessaire. J’ai découvert chez M. Rogers un magnifique étendard Béthel […] J’ai trouvé dans le port 11 ou 12 navires américains et 7 ou 8 anglais. S’il faut compter 8 ou 10 hommes par bateau, il m’apparaît que ma paroisse représente 160 à 200 âmes. Leurs commandants m’ont honoré d’une belle réception, certains avaient déjà entendu parler de mon arrivée. Le capitaine Stetson du Damariscotta de Newcastle offrit gracieusement son navire pour le dimanche à venir… Nous y avons vécu un culte agréable et, je crois, utile. 30 marins y assistaient. Le capitaine Falkner, du Général Hodgman, également de Newcastle, proposa son navire pour le service du dimanche suivant qui fut suivi par 35 ou 40 participants, alors même que la journée était moins favorable. C’est un début encourageant pour moi.

J’ai également trouvé trois marins à l’hôpital où je pense que mon ministère se montrera utile. L’un d’entre eux est un jeune Anglais intelligent qui m’avait été recommandé par le consul britannique. Il approche de sa fin et souffre énormément. Il m’apparaît clairement qu’il recherche sérieusement à faire la paix avec Dieu au travers du sang de notre Rédempteur. La communauté réformée dispose ici d’une salle particulière pour ses malades, à l’écart des catholiques. Cette disposition a été prise à la suite de plaintes de patients protestants qui avaient été importunés par les tentatives de prosélytisme des catholiques[1]. Mon expérience au Havre me fait hautement apprécier le fait de trouver mes paroissiens malades dans une salle qui leur est propre. Le pasteur réformé français, qui a la responsabilité de cette pièce, a eu l’obligeance de m’en accorder l’accès libre et permanent.

Il y a un certain nombre de résidents anglais et américains ici, et plusieurs ont émis le voeu que je puisse prêcher à terre, pour qu’ils y assistent. Il semble désirable, dans une certaine mesure, que je puisse procéder ainsi si l’on pouvait trouver quelque arrangement car il n’y a aucun service religieux en anglais dans la ville. Comme les navires n’accostent pas ici le long des quais et ne peuvent être atteints qu’en embarcation, c’est difficile et dangereux de se rendre à bord; c’est tout à fait calculé pour dissuader les terriens de se rendre à nos services en mer […]

Quand je regarde les alentours de ce grand port, au-delà de la forêt de mâts des vaisseaux venus de toutes les nations, quand je vois la multitude des hommes qui s’y pressent, quand je me souviens de vos instructions de ne pas limiter ma tâche aux marins de ma propre langue, et quand, par-dessus tout cela, je me remémore un appel plus pressant encore que j’ai reçu, de faire du bien à tous les hommes comme j’en ai ici l’opportunité, je me vois au milieu d’une tâche qui requiert nombre de travailleurs au lieu d’un seul. J’entends un appel clair et puissant adressé à chaque chrétien de prier que le maître de la moisson envoie d’autres serviteurs.

Je pense que ma santé s’améliore nettement […] Frères des Églises d’Amérique, priez pour nous.

Avec mes salutations cordiales, toujours votre frère,

  1. De F. Ely[2].

 Traduction et notes de Jean-Yves Carluer

[1] C’est ce que confirme l’historien du protestantisme marseillais, Pierre Couillaut : « Cette persécution morale subsistant malgré les protestations du consistoire, il est nécessaire, en 1832, de créer deux salles de 10 lits où les malades seront veillés par six femmes choisies parmi les assistés de l’Église, rémunérées directement par le diaconat » (Pierre Couillaut, « Le service des pauvres dans l’Église protestante de Marseille« , Actes du colloque de mai 1976 : Cinq siècles de protestantisme à Marseille et en Provence, Fédération Historique de Provence, p. 97.

[2] The Sailor’s Magazine, novembre 1837

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