Colporter après 1880

Les mutations du colportage évangélique après 1880

             La victoire définitive de la République, à l’aube des années 1880, a complètement changé le contexte du colportage évangélique ou biblique en France.

            Le nouveau régime amène des mutations très positives. La première est, bien sûr, la liberté d’expression et de diffusion qui élimine pratiquement toute entrave à la distribution protestante. Les lois restrictives sont progressivement abolies. La patente de colporteur est ouverte à tous, professionnels ou pas. En même temps les rapides progrès de l’alphabétisation doublent à peu près le nombre de lecteurs potentiels. Sur le plan technique, l’industrialisation de l’édition abaisse les coûts d’impression et de multiplication des Écrits bibliques et de toute la littérature qui leur est associée. Un nouveau moyen de déplacement, le vélo, a étendu le rayon d’action des vendeurs itinérants, qui pénètrent pour la première fois dans des espaces reculés : villages corses, hameaux bretons, montagnes basques, espaces très faiblement peuplés comme les Landes…

            Mais ces nouvelles positives doivent être relativisées. Alors même que quelques versions catholiques de la Bible commencent timidement à se répandre, le clergé durcit plus que jamais son refus des éditions protestantes. De nombreuses régions de forte pratique traditionnelle restent toujours fermées aux colporteurs des sociétés bibliques. Ailleurs, dans les pays et les banlieues rouges, les colporteurs évangéliques sont bousculés et insultés, cette fois par les militants libres penseurs.

            Sur le plan culturel, le livre devient de plus en plus un objet courant. Les illustrés, les journaux, les romans de gare, intéressent désormais en priorité la population. La Bible est considérée par le grand public comme un ouvrage d’abord difficile et quelque peu dépassé, remis en question par des auteurs comme Ernest Renan. L’opposition viendra de moins en moins sous forme d’interdiction et de plus sous forme de dépréciation.

            Ce nouveau contexte oblige les sociétés bibliques à revoir entièrement leur modèle de diffusion.

            Sur le plan de l’équilibre financier, les ventes des colporteurs salariés à grand frais par la Société Évangélique de Genève ou l’agence française de la British and Foreign Bible Society ne couvrent bientôt même plus le quart de leurs dépenses : les Livres saints sont proposés de moins en moins chers, les marges s’écroulent, quand il y en a, alors que les charges augmentent. Peut-on vivre de la vente de ces Bibles alors même que les agents de certaines oeuvres comme la Scripture Gift Mission ou la Trinitarian Bible Society commencent à la distribuer gratuitement ? On pressent ce que cette situation a entraîné comme tensions dans le monde évangélique.

 Des solutions…

             La mutation du colportage proprement dit se fait sur plusieurs plans :

            – Les grandes courses d’hiver deviennent plus rares, les colporteurs-paysans à mi-temps disparaissent. Beaucoup de ceux originaires du Midi, dont l’exploitation est ruinée par le phylloxera, demandent à être salariés toute l’année, ce qui n’intéresse pas forcément les sociétés évangéliques à la recherche d’agents jeunes, célibataires et mobiles, mieux à même de défricher les quelques régions isolées qui étaient restées à l’écart.

            – Les grandes Bibles « de famille » sont remplacées par des Testaments de poche et des Évangiles à un sou. L’essentiel est de pouvoir nouer des contacts et d’en venir rapidement au coeur du message de la foi. Certains éditeurs, comme la Scripture Gift Mission, ajoutent même en couverture des illustrations en couleur. La littérature de distribution protestante recourt toujours aux almanachs, mais de nouveaux supports se spécialisent en direction de la jeunesse ou des soldats.

"On part pour évangéliser". Neuville-en-Poitou (Société Évangélique de Genève, rapport de 1893)

« On part pour évangéliser ». Neuville-en-Poitou (Société Évangélique de Genève, rapport de 1893)

            – Le colporteur demeure un auxiliaire indispensable dans les zones rurales ou il reste le pivot de l’évangélisation protestante. En 1881, en Seine maritime, pour le pasteur Hardy, ce collaborateur paraît même « de plus en plus utile, nécessaire. Il va comme pionnier dans les localités où se manifestent quelques désirs, il visite les gens à domicile, recueille leurs noms et leurs adresses, les exhorte, les encourage, leur vend des Livres saints ou des ouvrages religieux ; puis les revoit quand le culte est établi chez eux, les stimule et cherche à maintenir leurs bonnes dispositions. Ils visite en même temps les protestants disséminés, les engage à se mettre en relation avec les pasteurs les plus rapprochés ; enfin il vend des publications à des indifférents et des catholiques qu’il rencontre en route, ou sur les places publiques, dans les foires et dans les marchés »[i]

            – Ce colporteur devient de plus en plus évangéliste. La sacoche de livres portée dans le froid et la neige avait été le seul moyen de diffuser l’Évangile quand le pouvoir interdisait les réunions publiques ou privées. Désormais, avec la liberté nouvelle, on peut chanter dans les rues et réunir des auditoires dans des arrière-salles d’auberges. Mais ce ne sont pas forcément les mêmes hommes qui en sont capables. L’agence française de la BFBS arrête tout simplement d’embaucher de nouveaux ouvriers à partir de 1890. Certaines oeuvres comme la Société Évangélique de Genève ou la Mission Populaire Évangélique s’adaptent avec plus d’efficacité aux temps nouveaux.

            – Enfin, de nouvelles formes de colportage émergent au tournant du XXe siècle et renouvellent complètement la distribution de l’Évangile.

* Les distributions se concentrent de plus en plus lors des regroupements de foules : marchés, foires, expositions, fêtes diverses. Ce sont les lieux de travail typiques des « voitures bibliques » dont nous avons déjà parlé sur ce site. Mais le ratissage systématique des campagnes continue, à un rythme plus modeste cependant.

* Une idée novatrice est expérimentée quelque temps : puisque les timbres postaux sont de moins en moins chers, pourquoi ne pas transformer les facteurs en auxiliaires de la diffusion protestante ? Mais la tentative tourne court. Nous en reparlerons.

* De nouveaux acteurs se mettent aussi à l’ouvrage. Citons en premier lieu les femmes. La langue française n’avait pas de mot pour désigner leur fonction et le terme de colportrice ne fut jamais employé. Restait donc celui de Biblewomen, « femmes de la Bible », issu de la terminologie des sociétés d’origine britannique qui eurent en premier recours à leurs services : la Mission Mac-All, la Baptist Missionary Society, la Friend’s Mission...

* Le fait le plus marquant est peut-être l’émergence des distributeurs bénévoles. On devrait plutôt dire réémergence, car au coeur des grandes années du Réveil réformé, entre 1825 et 1840, un certain nombre de protestants, portés par l’enthousiasme de la foi, avaient voulu se charger pendant quelques semaines de la sacoche de Bibles. Après 1880, les volontaires réapparaissent. La lente diminution de la durée légale du travail permet de dégager quelques heures de liberté en début ou en fin de semaine. De nouvelles catégories sociales comme les lycéens ou les étudiants disposent de temps libre qu’ils consacrent à l’évangélisation. Pour se donner plus de courage, beaucoup préfèrent agir en équipes de volontaires.

            Quelques pasteurs arrivent à mobiliser ces bénévoles pour aller proposer des Évangiles dans les villages voisins. C’est ce qu’on constate en particulier sur quelques « fronts d’évangélisation » : des convertis, tout au zèle de leur découverte de la foi, se rendent en groupe dans les villages ou les cités voisines. Dans des grandes villes, comme Paris, ils structurent leur action dans le cadre des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens, ou se fédèrent en « Association des laïques (sic) pour l’évangélisation« . Nous aurons l’occasion d’en reparler.

             Jean-Yves Carluer

[i] Société centrale d’Évangélisation, Rapport annuel, 1881, p. 41-42.

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