Premières Marches pour Jésus

1948 : les premières « Marches pour Jésus « ?

    Manifester dans les rues en chantant des cantiques n’est guère dans les traditions évangéliques françaises. Un statut séculaire de minoritaire religieux commandait de mettre profil bas. Il fallait sans doute aussi se démarquer des processions et autres « cérémonies extérieures du culte » propres au catholicisme environnant. Je me souviens également, c’était il y a bien longtemps, du discours d’un pasteur très littéraliste qui invoquait le modèle du Serviteur de l’Éternel selon Ésaie 42 : « Il ne criera pas, et personne n’entendra sa voix dans les rues ». Ce type d’argument, poussé au bout, aurait interdit toute évangélisation !

    Les Marches pour Jésus en milieu évangélique sont apparues récemment, si l’on se réfère au site de la Fédération MPJ France. La première aurait eu lieu à Londres en 1987, imitée à Paris à partir de 1991, suivie de nombreuses autres chaque printemps, notamment à Strasbourg, Bordeaux, Nantes et Lille. Elles ont rassemblé des dizaines de milliers de participants. Une coordination se met en place en 2001, une fédération nationale en 2012.

Ces Marches pour Jésus se veulent d’abord des occasions de témoignage public de la foi évangélique. Les timides se sentent soutenus au sein d’un groupe militant, d’autres, plus enjoués, peuvent y manifester divers talents d’expression. Ce type de cortège, enfin, est sensé manifester l’unité en marche de groupes chrétiens parfois repliés sur eux-mêmes. Ceci étant dit, je serais volontiers d’accord avec mon collègue Yannick Fer qui inscrit le développement des Marches pour Jésus dans un contexte théologique associé au mouvement néo-charismatique[1]. C’est ce qui explique sans doute que les pentecôtistes « classiques » sont beaucoup moins engagés dans leur organisation.

En feuilletant récemment les archives du journal Pentecost, dont le rédacteur était le théologien Donald Gee, référence absolue de ce même pentecôtisme « classique », je suis resté songeur devant une photographie de « marche de témoignage » prise dans le centre de Lille en septembre 1948. Cette ville accueillait le convention nationale des Assemblées de Dieu de France (ADD), associées pour l’occasion à celles de Belgique. Le jeune pasteur Clément Le Cossec, alors en poste à Lille, accueillait l’événement. Donald Gee et Fred Squire étaient les principaux orateurs. Le pentecôtisme étant alors au début de sa phase d’expansion, l’auditoire était relativement modeste : quelques dizaines de pasteurs, dont le réformé Henri Nick, 800 congressistes rejoints par les sympathisants locaux. Je poursuis en citant le compte rendu écrit par le pasteur A. Prod’hom dans Viens et Vois, le journal interne des ADD. : « A deux reprises, un cortège fut organisé dans les rues de Lille, et les Lillois, ébahis, écoutèrent sans hostilité retentir les louanges du Seigneur. Un journaliste prit une photo de ce défilé et la fit paraître, accompagnée d’un article très bienveillant, dans le quotidien « La Voix du Nord« [2].

marche témoignage 800pixLe journal pentecôtiste français a préféré illustrer son article par un cliché très classique des pasteurs et leurs épouses posant en groupe : prise de distance face à ce qui apparaissait comme une nouveauté ? Il est difficile de le dire. J’ose ici avancer une hypothèse : l’initiative du défilé aurait été relativement spontanée, et imaginée par quelques responsables à l’occasion des déplacements de la journée. En effet, la convention se déroulait sur deux sites, au palais Rameau et dans les locaux de l’assemblée locale. Autre piste : le rapport précité relate que « la jeunesse prit une grande part dans le déroulement de la convention« . C’est bien elle que l’on voit en tête d’un cortège essentiellement féminin et jeune sur la photo. Dernier indice, quelques semaines auparavant, les pentecôtistes avaient organisé une « concentration de jeunesse » à Argenteuil, avec une « sortie surprise », le 14 août. Cette rencontre avait rassemblé 150 jeunes. On peut en retrouver des photos sur le très intéressant site Sentier de Pentecôte en France qui met en ligne nombre de documents numérisés et de photographies extraites pour beaucoup des albums de la famille Nicolle. Y sont exposées des photos du « défilé de 150 jeunes » dans les rues d’Argenteuil[3], et un départ en autocar pour Port-Royal, ce qui laisserait supposer une action du même type. Plusieurs de ces jeunes se sont retrouvés ensuite à Lille[4]. Un cliché pris lors de la Convention nous montre les préparatifs de la « marche d’évangélisation ». Les jeunes filles sont toujours en tête, en rang par quatre. Mais on y note également la présence d’organisateurs masculins sur le côté, tandis que le début de cortège attend sagement[5].

Là encore, les photos existantes n’ont pas été jugées dignes de publication dans Viens et Vois. C’est que ce type de manifestation était jugé simplement « utilitaire » pour l’évangélisation, voire « festif » pour les jeunes, alors que les Marches pour Jésus telles qu’elles sont considérées aujourd’hui, revêtent pour certains de leurs organisateurs une démarche « prophétique » que l’on était encore loin d’envisager en 1948.

Jean-Yves Carluer

[1] Yannick Fer, L’offensive évangélique. Voyage au cœur des réseaux militants de Jeunesse en Mission, Genève, Labor et Fides, 2010.

[2] Viens et Vois, novembre 1948, p. 190-191.

[3] http://ruedusentier.free.fr/Pent/1930-1940/1948-08-15-argenteuil-defil.html#previous-photo

[4] http://ruedusentier.free.fr/Pent/1930-1940/1948-08-15-argenteuil-depar.html#previous-photo

[5] http://ruedusentier.free.fr/Pent/1930-1940/1948-09-lille-convention-2.html#previous-photo

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