Des Bibles sous l’Empire

Trouver des Bibles en France sous l’Empire napoléonien (1805-1814).

     La longue décennie de guerre qui suit la trop courte paix d’Amiens est une catastrophe pour la diffusion biblique sur le continent européen, d’autant qu’en 1806 l’Empereur des Français a interdit toute relation commerciale avec l’Angleterre qui se préparait à devenir le grand atelier d’impression des Écritures.

     La société biblique britannique a juste eu le temps de susciter la création d’une société-fille en Allemagne au printemps 1804, avant que les bataillons de Napoléon ne bousculent la Prusse à Iéna et lui imposent de se joindre au blocus contre les Britanniques.

     Mais déjà des pasteurs piétistes comme Christian Friedrich Spittler et Christian Gottlieb Blumhardt (1779-1838) ont fondé en Suisse, à Bâle, le 31 octobre 1804, une société biblique sur le modèle londonien. Ils sont subventionnés par les Britanniques et soutenus par un certain nombre de familles patriciennes de la ville qui délèguent des représentants pour figurer dans le comité.

     Christian Blumhardt n’avait que 25 ans, mais il était depuis peu le secrétaire de la Société Chrétienne Allemande de Bâle, après avoir contribué à créer une Société des étudiants chrétiens à l’Université de Tübingen. Il sera, dix ans plus tard, le fondateur de la célèbre Société des Missions de Bâle. C’est dire l’énergie et l’esprit d’initiative de ce pasteur, né à Stuttgart dans un milieu très modeste d’artisans cordonniers et devenu une figure du Réveil en Allemagne. Ajoutons qu’il est l’oncle du revivaliste Johann Christoph Blumhardt, sur qui il aura une influence déterminante.

     La Société biblique britannique eut un rôle clé dans la fondation de celle de Bâle. Parmi les hommes qui servirent d’agents de liaison, citons Carl Friedrich Steinkopf (1773-1859), un des secrétaires de la Société de Londres, qui fondera aussi plus tard, en 1812, ce qui deviendra la Société biblique allemande.

marktplatz Bâle

La place du marché à Bâle autrefois

    L’établissement d’une société biblique soeur à Bâle dès 1804 relevait d’une stratégie élaborée. Bâle, cité suisse, échappait en grande partie à la guerre et aux divers blocus qui paralysaient le continent. La ville avait été un centre du calvinisme à l’époque de la Réformation. Elle était réputée pour le talent de ses imprimeurs. Ses notables avaient tissé des réseaux commerciaux dans toute l’Europe continentale. La proximité immédiate de la frontière avec le Wurtemberg permettait d’associer immédiatement les représentants de la Suisse alémanique et leurs homologues allemands dans la société biblique naissante.

     Les relations entre Londres et Bâle n’étaient cependant pas aisées en ce temps-là. Certaines années, la correspondance entre sociétés bibliques se limita à une ou deux lettres en tout. Il en allait de même pour les virements de fonds depuis l’Angleterre, comme ce don de 5000 francs-or destiné à l’impression de 3000 Nouveaux Testaments en français qui seront distribués aux pasteurs du Midi de la France. D’après Albert Ostertag, l’historien de la Société de Bâle, « les demandes pleuvaient »[1]. Suivent alors d’autres éditions de la Bible (1811) et du Nouveau Testament (1810).

Diffuser…

     Ces exemplaires et bien d’autres sont diffusés dans ce que l’on appellerait aujourd’hui le circuit des paroisses. Les agents essentiels en sont les ministres du culte protestant, même si certains catholiques voisins demandent parfois à se procurer les Évangiles. Voilà pourquoi la distribution est concentrée sur quelques pôles seulement du territoire français, comme l’Alsace ou le Sud-Ouest, là où oeuvrent des responsables dynamiques comme Jean Frédéric Oberlin ou Daniel Encontre. La diffusion biblique correspond alors clairement à un marché de l’offre et non de la demande. Dans la plupart des terres huguenotes, rien ne se passe. Le circuit commercial représenté par les librairies urbaines est atone. Lorsque deux délégués de Bâle viennent à Paris en 1812, ils constatent qu’aucune Bible n’est en vente dans les boutiques de la capitale.

     C’est que les bourgeois, même protestants, ne semblent encore pas intéressés par l’achat de Bibles, à l’image des notables calvinistes du Gard de qui « les jeux, les théâtres, le réveil de l’industrie et surtout le bruit glorieux des armes occupaient seuls les esprits« [2].

    L’impulsion vient de quelques pasteurs, nous l’avons dit, mais aussi de protestants pauvres qui accèdent progressivement à la scolarisation. Le cas le plus emblématique est celui du comté du Ban de la Roche, la paroisse de Jean Frédéric Oberlin (1740-1826) sur le versant alsacien des Vosges. Nous en reparlerons bientôt.

   Jean-Yves Carluer

[1] Albert Ostertag, La Bible et son histoire, Paris,1857, p. 185.

[2] « Notice sur A.F. Gaulier par ses neveux », citée dans Ch. Durand, Histoire du protestantisme pendant la Révolution et l’Empire, Paris, 1902.

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