La naissance de l’Aumonerie protestante aux Armées

Il y a exactement 160 ans naissait l’Aumônerie Protestante aux Armées

    Le 10 décembre 1854, le pasteur Louis Vallette recevait enfin du ministre de la guerre, le maréchal Vaillant, le courrier qu’il espérait après de longs mois de négociations :

    « Monsieur le pasteur, je vous informe que, répondant à vos justes sollicitations, je viens de décider, en principe, que les ministres des cultes non catholiques, légalement reconnus en France, seront librement admis dans les hôpitaux de l’Armée d’Orient auprès de leurs coreligionnaires malades et qu’il sera accordé le passage gratuit à ceux d’entr’eux (sic) qui auront été accrédités dans cette mission par l’autorité dont ils relèvent…« 

 Un conflit oublié…

      La France et le Royaume Uni, rejoints par les Piémontais, sont en guerre depuis un an déjà contre la Russie. Celle-ci combat les Turcs dans les Balkans à propos de ce que l’on appelait la Question d’Orient.

    Pour soulager les Turcs ottomans qui sont alors nos alliés, les puissances occidentales décident de déployer un corps expéditionnaire, d’abord à Varna, en Bulgarie (avril 1854), puis en Crimée, non loin de la grande base navale russe de Sébastopol, en septembre. Dès le printemps, les pertes humaines sont considérables, d’autant que la dysenterie, le choléra puis le typhus déciment les armées. Les hôpitaux sont surchargés de malades, notamment à Constantinople (Istanbul), où la flotte franco-britannique a établi sa base arrière.

    C’est la première fois depuis Napoléon Ier que la France se trouve engagée dans un conflit aussi meurtrier. Or les combattants français non catholiques sont les seuls de la coalition à être privés d’aumôniers. Pire, nombre d’informations attestent que les soldats protestants malades dissimulent leur confession par crainte d’être abandonnés par les religieuses débordées qui assurent les soins.

    Les pasteurs français ont sollicité dès mars la création d’un service d’aumônerie dans l’armée d’Orient. Mais les obstacles sont nombreux. Le régime politique (le Second Empire) est allié avec le courant catholique ultramontain et intransigeant qui triomphe à cette époque et entend limiter au maximum les droits des protestants. Cet hiver 1854-1855 est sans doute même celui où la répression est maximale contre les convertis récents au protestantisme qui n’ont pas été reconnus officiellement. A Alençon et Villefavard (Haute-Vienne), ils en sont réduits à se réunir dans les forêts sous la menace de la gendarmerie qui verbalise les assistants. Dans la Haute-Saône, les évangélistes de la Société de Genève sont emprisonnés dans des cellules glaciales et obscures.

     Mais la guerre peut fournir quand même une opportunité de création d’une aumônerie protestante : le souverain Napoléon III tient à son image internationale. Peut-il se présenter comme un défenseur des libertés s’il ne les accorde pas en son empire ? N’est-il pas allié avec une Grande-Bretagne qui se trouve sous la magistrature morale du philanthrope chrétien Lord Shaftesbury, grand réformateur social mais aussi président de la Société Biblique et ambassadeur de l’Alliance évangélique ?

 La négociation échoue

     Les protestants français tentent de reprendre contact avec le gouvernement de Napoléon III en avril 1854 en passant par un ancien ministre de la Marine, l’amiral Baudin, qui est des leurs. Mais ce dernier est très malade et ne tarde pas à mourir.

louis Vallette

Le pasteur Louis Vallette

   Il n’existe pas encore de structure officielle pouvant représenter toutes les sensibilités du protestantisme français. Pourtant, à Paris, une « conférence pastorale et laïque » réunit les représentants réformés et luthériens de la capitale. Les 30 avril et 2 mai, sous l’impulsion de Louis Vallette, pasteur de l’Église des Billettes, ils écrivent de nouveau aux trois ministres concernés (armées, Marine et cultes) pour renouveler leur demande d’aumôniers : « La patrie qui ne distingue pas entre ses enfants, ne peut pas vouloir que, de ceux qui la défendent, il y en ait qui puissent mourir loin d’elle sans les forces, les consolations et les espérances conformes à leur foi religieuse« .

    Nouveau refus. On sait, comme le fait remarquer l’historien André Encrevé dans sa thèse, que c’est surtout le ministre des cultes, Fortoul, qui s’oppose à la création d’une aumônerie. Il redoute les réactions du clergé catholique[1]. Ses collègues de la Marine et de la guerre, gênés, reconnaissent le bien-fondé de la demande mais énumèrent toutes sortes d’arguments pour en refuser l’application. Le Maréchal Vaillant avance qu’il y a trop de diversité protestante, cela coûterait trop cher ! Et puis, il faudrait aussi autoriser des aumôniers israélites, jusqu’où cela mènerait-il ? prétend-il. Le pasteur Louis Vallette (1800-1872) ne se décourage pas. Homme du Réveil, il a tout particulièrement à coeur le témoignage chrétien au travers des oeuvres sociales. Il a été le fondateur des Diaconesses de Reuilly, dont il est président. Luthérien, il connaît le poids numérique des soldats alsaciens dans l’armée française. Il est l’ami du pasteur Louis Bonnet, qui fut un des derniers aumôniers des troupes suisses au service de la France avant leur dissolution en 1830, après les Trois-Glorieuses. Il sait donc que nombre de leurs anciens soldats se sont engagés ensuite dans la Légion étrangère, héritière des traditions du régiment de Hohenlohe.

    Les négociations continuent avec les ministres, sans succès. Malgré les pressions de plus en plus nombreuses des consistoires qui légitiment les démarches de Louis Vallette, malgré les offres de service de pasteurs, tout est bloqué. Le 29 juillet encore, Vaillant oppose un refus définitif en montrant un certain agacement.

 Vers un compromis

     Pourtant le temps presse. La situation sanitaire devient catastrophique en Crimée.

     Ce sont des initiatives privées et internationales qui font évoluer peu à peu le contexte français. Dès le début du conflit la Société biblique britannique, fidèle à son principe d’offrir gratuitement des Nouveaux Testaments à tous les combattants, l’a étendu aux soldats français. L’agence de Paris a positionné des colporteurs dans les ports, en particulier à Marseille. La Société Biblique a même détaché un de ses agents à Istanbul, l’évangéliste Costabel, qui visite les malades tout en distribuant les Bibles. Il sera même rejoins par un volontaire américain.

    L’opinion publique britannique s’émeut du sort de ses malades et soutient le projet de départ de l’infirmière Florence Nightingale et ses compagnes pour la Crimée. Les Français ne sont pas oubliés. Devant l’incurie de notre gouvernement, la Société anglaise « des Amis du Soldat » décide de financer l’envoi en Mer Noire d’un pasteur francophone, Alexandre Levi, chargé du soin pastoral de nos troupes[2].

     Mais déjà un autre aumônier de la coalition visite sur place les malades français. C’est le pasteur Turin, des Églises vaudoises, aumônier protestant officiel des troupes du Piémont. Originaire de Savoie, il parle français. Il fait paraître en décembre dans La Buona Novella un compte rendu d’activité qui est une charge contre les autorités françaises : « pour découvrir nos coreligionnaires, il faut que j’aille à chaque lit et que je demande au malade s’il est catholique ou protestant […] Les soldats protestants qui craignent de ne plus être soignés s’ils sont reconnus comme tels, se laissent administrer les sacrements avant de mourir. Il m’arrive souvent, pendant mes visites aux malades les plus courageux, de m’entendre appeler par d’autres… »[3].

    Le refus des autorités françaises est de plus en plus difficilement tenable. Peut-être Napoléon III s’en est-il inquiété comme en d’autres occasions. Je n’en ai aucune preuve. De toute façon, il faut trouver un compromis.

     Ce compromis est proposé par le pasteur Louis Vallette, qui avait remarqué l’organisation croissante du bénévolat à l’étranger et même en France, puisque des auxiliaires catholiques avaient été déployés en Orient en sus des aumôniers officiels. Il contacte dans un premier temps quelques notables protestants connus pour leur aisance et leur générosité et s’assure de leur future collaboration. Rassuré, il demande rendez-vous au maréchal Vaillant dès le 14 août, en précisant bien qu’il s’agit d’une nouvelle proposition qu’il va transmettre oralement : « Ce qui nous reste à nous à essayer pour remplir notre devoir est tout autre, mais demande à être exposé à votre excellence, afin qu’en restant fidèles à notre conviction, nous ne fassions rien d’imprudent ni d’inutile« [4]. Cette proposition orale, il l’expose par écrit le 18 dans un courrier privé destiné à ses collègues parisiens : « j’ai exposé à M. le maréchal qu’il nous importait beaucoup de savoir si, en envoyant de notre part à nos frais des missionnaires (sic) auprès de nos soldats d’Orient, nous trouverions son ministère hostile ou bienveillant« . Et d’ajouter : « à mon avis, ce que j’avais à lui demander ne pouvait être demandé par écrit, ni surtout l’on ne pouvait y répondre par écrit« [5]. La proposition, assez bien reçue par Vaillant, tarde à recevoir l’approbation de Fortoul dont le délai de réflexion traîne bientôt plus de deux mois.

 Le coup de poker de Louis Vallette

      Le 8 novembre 1854, Louis Valette décide de forcer les choses « vu le temps précieux perdu dans les démarches précédentes ». Il rédige un appel aux dons destiné d’abord « aux chrétiens protestants riches » à qui il demande un effort financier urgent dont il reconnaît qu’il est « un peu fort ». « Une Église deviendrait infirme, écrit-il, si un gouvernement devait toujours tout faire en elle et pour elle« [6]. Sûr de lui, il répand sa demande le lendemain sous forme d’un appel aux consistoires, relayé par les journaux réformés et luthériens.

    La future aumônerie protestante aux armées doit beaucoup à un homme : le banquier Ernest André (1803-1864). En offrant immédiatement la somme considérable de 20.000 francs-or, il rend instantanément possible l’envoi de deux aumôniers vers l’armée d’Orient et met les ministres devant le fait accompli. La famille André, outre sa fortune (Ernest, futur directeur de la Caisse d’Épargne et député du Gard, est régent de la Banque de France), est connue pour son engagement bonapartiste. Sa tante, Henriette André Walther, bienfaitrice des diaconesses, est la fille du général-Comte Frédéric Walther qui commandait la cavalerie à la bataille de Wagram en 1809. Le banquier Ernest André associe à son don le nom de son fils, Édouard, alors sous-lieutenant au 8e lancier, qui deviendra officier dans le régiment d’élite des Guides de l’Empereur Napoléon III, et fera finalement donation de sa fortune à l’Institut de France pour fonder le musée Jacquemart-André.

    Le maréchal Vaillant apprécie peu de se voir forcer la main et proteste pour la forme. Mais le gouvernement n’a plus d’arguments pour s’opposer à la création de l’aumônerie aux frais des protestants. L’accord date du 9 décembre. Le ministre de la Guerre, beau joueur, accepte le terme d’aumônier, plutôt que missionnaires.

    Quelques jours plus tard, les deux premiers embarquent à Marseille. Le pasteur chevronné Émilien Frossard, réformé, futur apôtre des Pyrénées, accompagne un jeune collègue luthérien, Roehrig. L’Aumônerie Protestante aux Armées est née.

 Jean-Yves Carluer

[1] André Encrevé, Protestants français au milieu du XIXe siècle, Genève, 1986, p. 564.

[2] Les Archives du Christianisme, 9 décembre 1854.

[3] Texte traduit et repris en français en mars 1855 par le journal suisse la Feuille religieuse du Canton de Vaud, pp. 122-126.

[4] Bibliothèque du Protestantisme français, Fonds de l’aumônerie protestante, lettre du 14 août 1854.

[5] Idem, lettre du 18 août.

[6] Ibidem, circulaire du 8 novembre 1854.

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