Des temples à rénover !

    Un certain nombre de responsables protestants se sont inquiétés, à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, des difficultés d’intégration des convertis et des néophytes dans les paroisses traditionnelles. Plusieurs pistes ont été alors examinées : les traditions liturgiques, les prédications inadaptées, les barrières sociales… Nous y reviendrons.

    Dans son numéro de novembre 1909, le Journal de l’Évangélisation, dans un article décapant, abordait une autre perspective : le manque d’attractivité des lieux de culte, fort peu accueillants, voire même en triste état. L’auteur, conscient de faire un peu scandale, avait préféré signer d’une simple initiale : « B ». Cela laisse trois auteurs possibles, dans l’hypothèse où le rédacteur serait un des contributeurs habituels du journal : George Bénignus, l’apôtre du Sud-Ouest, Paul Barde, le directeur de la Société Centrale, qui signe habituellement P.B., et le bouillant Georges Boissonas, jeune agent itinérant que ses fonctions appellent à passer d’Église en Église, et qui sera ultérieurement un des promoteurs d’un nouveau type ecclésial, les Fraternités. C’est ce dernier que nous soupçonnerions volontiers d’être le rédacteur d’un texte qui n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui[1].

 Jean-Yves Carluer

 « NOS TEMPLES!

« Simples réflexions à leur sujet.

     « Nos temples! Ils ont ceci de commun avec les feuilles des arbres, qu’il serait assez difficile d’en trouver deux exactement semblables. Depuis le pur style roman jusqu’au style « grange » tous les styles leur sont connus. Malheureusement, rares sont parmi ces édifices ceux qui ont quelque valeur artistique.

    Si parfois un embryon de clocher, une croix, une Bible sculptée au-dessus de la porte ou la fâcheuse inscription « Église Réformée » (1) ne venaient révéler la destination de plusieurs d’entre eux, on les prendrait plutôt pour de vastes halles ou de grands entrepôts ! La cause de cette méprise s’explique en partie. Quand après le concordat les protestants eurent le droit de rebâtir leurs édifices cultuels, détruits sur l’ordre des rois « très chrétiens », ils le firent sitôt qu’ils eurent réuni juste les fonds nécessaires. D’où une extrême simplicité, excluant tout ce qui n’était pas strictement indispensable.

    Aujourd’hui, heureusement, on tend de plus en plus à faire de nos édifices cultuels des constructions ayant un certain caractère architectural; en quoi l’on a, nous semble-t-il, parfaitement raison. Reste cependant à savoir si les églises protestantes de date récente répondent bien à leur destination actuelle. Mais, au préalable, constatons que l’aspect intérieur et extérieur d’un temple a partout une certaine importance, plus particulièrement dans nos œuvres d’évangélisation.

    C’est à notre avis une profonde erreur de croire que l’on peut négliger complètement cette question d’ordre matériel. Les catholiques, habitués à leurs vitraux, à leurs vastes nefs, se trouvent dépaysés dans nos temples souvent si froids, si nus et si laids.

    J’entends encore la réflexion d’une catholique qui, après avoir suivi régulièrement pendant un mois des réunions religieuses sur le bateau missionnaire, si coquet et si confortable de la mission populaire, avait fait un jour 10 kilomètres pour voir un temple protestant : « Oh comme c’est laid et comme on y écoute mal.’ » dit-elle. Et sa visite lui laissa un déplorable souvenir.

banc église

Bancs d’église à vendre dans un entrepôt

   Certes je n’ignore pas ce que l’on va m’objecter. – Et l’austérité huguenote qu’en faites-vous ? – Eh bien, je la conserve, en refusant de mettre dans nos édifices cultuels des « images taillées », des représentations de la divinité. Mais je ne sache pas que cette austérité nous oblige, par exemple, à laisser beaucoup de nos temples de campagne sans rideaux aux fenêtres, à peindre les murs en blanc, ce qui éblouit en été et contraint à dormir, et à ne point amortir par des feutres ou des tapis le bruit des portes et des sabots campagnards. Je ne sache pas que cette austérité nous fasse un devoir de posséder des calorifères qui ne chauffent pas, des fenêtres qui ne s’ouvrent jamais et des lampes qui fument en répandant une pâle clarté.

    Avec cette fâcheuse conception de l’austérité huguenote on en est arrivé non seulement à négliger ces petits détails matériels, mais à laisser s’introduire parfois dans la maison de Dieu, que l’on me passe l’expression, une honteuse saleté.

    Voici comme preuves quelques faits extraits d’un volumineux dossier sur ce sujet :

    A St-D… on peut lire sur les murs extérieurs et sur les portes du temple en grosses lettres de 30 centimètres de haut, des inscriptions qui n’ont rien de biblique.

    A N…, sur les dossiers des bancs s’étalent des inscriptions ordurières, et les fenêtres et la chaire sont tapissées de toiles d’araignées. J’ai dû, pour monter dans celle-ci, avoir recours à un balai et me frayer un chemin.

    A L…, grande ville, la façade du temple est d’une saleté repoussante et tous les passants ne peuvent s’empêcher d’en faire la remarque accompagnée souvent de tristes réflexions à l’adresse des protestants.

    A G…, la salle qui sert de lieu de culte est au fond d’une impasse qu’il est impossible de qualifier.

    A B…, les murs intérieurs du temple, ancienne église à demi enfouie dans le flanc d’une colline, n’ont pas été blanchis depuis des années ; une mousse verdâtre s’y étale et répand une affreuse odeur de moisi. Les fenêtres ne peuvent s’ouvrir.

    A N…, grande ville ; comme on voulait un soir donner une conférence il fut impossible d’allumer les becs de gaz. Il y avait 10 ans qu’ils n’avaient pas été ouverts et que la poussière s’amoncelait sur eux !

    A La C…, les bancs sont tellement mal faits qu’il est impossible d’y rester assis sans souffrance plus d’une demi-heure.

    A V…, les murs de clôture tombés eu ruine depuis des années donnent une impression de triste abandon que n’efface pas loin de là, une visite à l’intérieur du temple.

    Enfin à M…, on peut voir dans le plafond du temple trois énormes trous et constater que les dimanches où il pleut on ne se place pas sur certains bancs afin d’éviter les gouttières. Du reste, c’est dans la chaire de ce même temple que l’on trouve une certaine quantité de boîtes de cachou vides, preuve évidente que le balai n’y passe pas souvent.

    J’arrête là cette triste énumération et je conclus par ces mots bien terre à terre, mais qui ont leur importance. Donnons à nos temples un aspect plus attrayant et souvent plus propre. Rendons-les autant que possible agréables. Le peuple qui ignore le luxe aime le confort. Enfin n’oublions pas que si le culte n’est pas fait pour plaire à nos sens, il n’en est pas moins vrai que la satisfaction esthétique est souvent un moyen de préparer admirablement notre coeur à recevoir les fortes impressions de la parole divine.

    Pouvons-nous supporter dans la maison de Dieu, un désordre, un laisser-aller, un manque de goût, que nous ne tolérerions pas chez nous?

    Avons-nous le droit de ne pas faire pour cet édifice ce que des francs-maçons, des libres-penseurs, des « clubmen» ont pour la salle où il se réunissent ?

    Avons-nous le droit enfin d’objecter que toutes ces améliorations demandent des ressources que nous ne possédons pas, alors qu’il nous suffirait d’un peu de bonne volonté, d’un peu de zèle intelligent pour la cause du Maître et d’une juste compréhension des besoins de notre peuple »

 B.

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