Le Havre, 1840-1841.

Le voyage en Amérique (1840-1841)

     Eli N. Sawtell, l’aumônier des marins du Havre, est désormais rassuré sur l’avenir du Béthel normand. Il accorde maintenant une place prioritaire à son projet de construction du vaste lieu de culte qu’il estime indispensable à sa mission pastorale en Basse-Seine. Aussi n’hésite-t-il pas à prendre de grands risques financiers. Alors même qu’il venait de réussir à lever les fonds nécessaires à la sauvegarde de la fragile mission locale, il remet tout en question : il demande un long congé pour collecter de nouveau en Amérique, cette fois pour financer un temple. La société de New-York apprécie modérément la perspective d’une telle absence de son aumônier, qui venait, de plus, de refuser le poste de responsable financier qu’elle lui destinait.

     Le pasteur Sawtell obtient finalement le feu vert espéré, mais à des conditions draconiennes : «Il peut être utile de rappeler que la Société américaine des amis des marins [de New-York], en proie à des difficultés monétaires, ne pouvait supporter aucune part des soucis de l’entreprise. Et je ne fus autorisé à m’engager dans ce projet qu’à condition que mon salaire pastoral serait suspendu pour la durée du temps où j’aurais à m’absenter du Havre, c’est à dire du 25 février 1840 au 13 mai 1841, soit 15 mois, et que j’aurais, en outre, à financer l’intégralité des dépenses de l’oeuvre locale»[1]. Tout cela représente une double ou triple dépense personnelle pour E. Sawtell, dont le ménage est déjà chargé de jeunes enfants, alors qu’il avait à peine à manger deux ans auparavant ! On sait, d’après la comptabilité finale présentée en novembre 1841, que ce seul poste représenta une somme de 1500 dollars-or de l’époque, sans compter les 100 dollars de traversée et les 900 autres de frais de transport sur le continent américain. Dans le langage des Eglises protestantes, oser faire un tel pari suppose posséder un véritable «don de foi».

     Eli Sawtell entreprend donc le 25 février 1840 avec sa famille le long périple qui lui fait visiter 14 états américains. Il est remplacé au Havre par le révérend E. Adams.

 Mission réussie !

      Le pari du pasteur Sawtell est finalement gagné. Le Sailor’s Magazine présente sur plusieurs pages dans son édition de novembre 1841 le détail des contributions collectées, avec, comme c’était la coutume à l’époque, le détail de chacun des dons. Par rapport à nos habitudes d’aujourd’hui, plus discrètes, cela peut paraître quelque peu déclamatoire. Mais il faut reconnaître que, pour l’historien, ces listes sont une mine de renseignements.

L'église des marins de Baltimore

Le Béthel de Baltimore (Maryland). Consacré en novembre 1826, cet édifice semble avoir largement inspiré la future chapelle anglo-américaine du Havre. (source : The Sailor’s Magazine, janvier 1836)

    Elles nous donnent quelques idées sur le parcours du pasteur. E. Sawtell a visité les Églises de la côte est, vivier traditionnel des œuvres pour marins. Les Presbytériens, Méthodistes ou Congrégationalistes du littoral connaissaient l’enjeu des choses maritimes. L’aumônier a repris également le circuit de collectage qu’il avait déjà pratiqué dans les Etats riverains du Mississipi, sans oublier sa chère Église presbytérienne de Louisville qu’il avait créée et édifiée peu avant son départ pour la France. Rien d’étonnant à ce que cela lui ait pris presque un an pour parcourir ces milliers de kilomètres !

     Au total, E. Sawtell a rassemblé plus de 10000 dollars, ce qui lui permet d’envisager une acquisition de terrain et des premiers travaux. Il a recueilli plus de 400 contributions, en majorité des dons individuels. On remarque, à leur origine, un certain nombre de capitaines, d’armateurs et même de membres du Congrès. Plus d’une centaine d’Églises et de groupes divers ont également contribué, essentiellement sous forme de collectes. Les dames et les demoiselles ont été particulièrement généreuses, et l’aumônier américain a su mobiliser un certain nombre d’associations féminines.

     Tout semble donc se présenter pour le mieux quand le pasteur rentre au Havre à l’automne 1841, d’autant que la ville disposera désormais de beaucoup de terrains constructibles, donc moins onéreux. Le gouvernement avait décidé de faire araser les anciennes fortifications qui enserraient la ville, ce qui ouvrait de nombreuses parcelles à l’urbanisation. Les travaux et attributions sont alors en cours.

     Le pasteur E. Sawtell avait confié la recherche et la négociation des terrains à un comité local. Ce dernier comprenait l’inévitable Jérémie Winslow, le célèbre armateur baleinier, bienfaiteur et soutien inconditionnel de la Mission des marins du Havre depuis son origine. Il était entouré de Charles Owen, sur lequel j’ai peu d’informations, mais qui semble être un industriel ou un négociant britannique, et de S. Duteil, son homologue probablement français. Il faudrait poursuivre les recherches les concernant. Enfin, le quatrième membre de ce comité, un homme jeune encore, est appelé à un rôle important dans le protestantisme français. Il s’appelle Frédéric de Coninck et nous en reparlerons.

     Le comité se trouve devant une difficulté inattendue en ce début d’été 1841. Il doit faire part aux divers donateurs que le projet de construction est provisoirement gelé :

     « -Considérant que le gouvernement français va adopter d’importantes mesures d’agrandissement du Havre pour développer ses activités croissantes,

     – Considérant que l’on va construire de nouveaux bassins et de nouveaux docks qui vont dans une certaine mesure modifier les centres d’activité, amenant sur le marché des nouveaux lots de terrains pour la chapelle, probablement moins chers que prévu,

     – Considérant que l’examen de ces projets est en cours et ne sera probablement achevé qu’au cours du prochain hiver,

     – Pour ces raisons, selon l’avis des signataires, il serait peu judicieux d’acheter une parcelle constructible avant que ces études ne soient achevées…»[2].

      Il faudra encore attendre un an avant que les travaux ne commencent…

  Jean-Yves Carluer

[1]     The Sailors Magazine, 1841, p. 102.

[2]     Idem, p. 103.

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