Les défis de la Société Biblique de Paris

     La Société Biblique protestante de Paris, fondée on l’a vu en 1818, a connu très vite un énorme succès, drainant les énergies de la plupart des Églises issues de la Réforme et préparant la voie à ce que l’on appellera le Réveil. Elle a distribué Bibles et Testaments par centaines de milliers. Elle a rempli en une génération ce qui était son objectif initial, doter de Bibles ou de Testaments tous les protestants qui savaient lire.

 Deux missions…

    Répandre les Saintes Écritures, comme le proposait l’article premier de son règlement, supposait plusieurs actions complémentaires, mentionnées dans l’article VI de ses statuts : l’administration, l’achat, l’impression, la conservation, la distribution… Selon les nomenclatures actuelles, ces activités se rapportent à deux secteurs, l’édition et la distribution.

     Il est aisé de reconnaître aujourd’hui que c’est dans la distribution que la société de Paris a excellé. Le bilan de l’édition en langue française est beaucoup moins brillant. C’est d’ailleurs dans ce secteur que sont apparus les conflit qui déchireront l’œuvre biblique, et ceci explique sans doute cela.

     Or, la plupart des historiens de la Société Biblique de Paris se sont essentiellement attardés sur les enjeux de l’édition. Plusieurs d’entre eux étaient des pasteurs. Ils se sont focalisés sur ce qui les passionnait : les débats théologiques, le choix des versions, les conflits d’exégèse. Cela n’était pas inutile, d’autant que ces enjeux ont commandé le fonctionnement de l’institution : éclatement, schismes, regroupements.

Charles S. Dudley (1780-1862), le théoricien du système de diffusion de la Société Biblique Britannique et Étrangère, également mis en oeuvre par la Société Biblique de Paris

Charles S. Dudley (1780-1862), le théoricien du système de diffusion de la Société Biblique Britannique et Étrangère, également mis en oeuvre par la Société Biblique de Paris

     Mais l’importance de ces aléas ne doit pas masquer l’essentiel : l’exceptionnelle réussite du programme de distribution mis en place. Fondamentalement, la société de Paris est un organisme de diffusion qui applique en France le modèle mis au point Outre Manche par Charles Stokes Dudley (1780-1862). La Société Biblique, lors de ses deux premiers exercices, se contenta d’utiliser les tirages existants, ceux de la Fondation Léo ou ceux de la version de Montauban de la Bible Martin, par exemple. Elle mit son énergie, par contre, à tisser un vaste réseau de « sociétés auxiliaires », de « sociétés branches » et autres « associations bibliques ». Nous en reparlerons.

 Trois contraintes…

      Je voudrais maintenant insister sur un apparent paradoxe. Ce beau succès est intervenu alors même que les contraintes extérieures qui pesaient sur la société biblique étaient considérables et multiples. Je les classerai en trois axes : la contrainte politique, la tutelle de Londres, les normes sociales de l’époque.

     La contrainte politique se manifeste dès la rédaction des statuts : Le gouvernement du roi Louis XVIII ne peut autoriser la Société Biblique de Paris que si elle borne son action aux seuls protestants de France. Le pape a interdit la lecture de la Bible aux catholiques laïcs, les polémistes comme Lamennais se préparent à dénoncer les Écritures en « langue vulgaire ». Il n’est pas question d’offrir plus.

     La Société Biblique de Paris ne s’adressera donc qu’aux seuls protestants. Elle n’aura donc pas de colporteurs, mais plutôt des « collecteurs » internes, ces pionniers méconnus dont nous aurons l’occasion de reparler. Résultat inattendu de la contrainte gouvernementale, la société biblique est, en ses débuts, le seul organisme autorisé à pouvoir rassembler l’ensemble du protestantisme. D’où aussi son succès.

     La deuxième contrainte est celle de la tutelle de la puissante British and Foreign Bible Society. C’est la rançon du subventionnement. Car Londres finance presque entièrement depuis l’origine la société française qu’elle a tendance à considérer comme une simple branche de ses activités. Paris doit donc accepter le choix décidé dès 1804 par les Britanniques : les Bibles seront vendues sans notes explicatives ni introductions ou commentaires. Cela surprendra beaucoup dans les paroisses françaises habituées à la lecture traditionnelle de ces ajouts des XVIe et XVIIe siècles, devenus, il est vrai, assez pesants. Cela avait été le choix du comité londonien, pour des raisons pratiques, éviter les discordes, et aussi par choix théologique « évangélique » : rendre au texte sacré son impact initial. Philippe Stapfer se chargera d’expliquer, lors de l’assemblée générale de 1820, l’intérêt de cette lecture sans commentaires, même de l’Ancien Testament. Prendre le risque de cette approche directe, c’est faire acte de foi dans l’impact du Verbe divin, c’est poser un jalon vers le Réveil.

     Reste une ambiguïté, non encore tranchée par Londres : faut-il continuer à éditer des Bibles avec les textes apocryphes (livres des Macchabées, Ecclésiastique, etc) ? La société de Paris poursuit donc dans ce domaine leur ajout traditionnel aux Éditions protestantes.

     La troisième contrainte est celle de la pratique sociale de l’époque, aussi bien en France qu’outre Manche. Nous sommes au « temps des notables ». Ce sont les titres de noblesse et la réussite financière qui justifient le mérite, même spirituel. N’oublions pas que, dans le cadre concordataire mis en place par Napoléon, les responsables des Églises protestantes doivent être choisis parmi « les plus imposés » !

     La société biblique se plie à la règle et élit à son comité en sus des pasteurs, essentiellement par cooptation, des hommes politiques, des banquiers ou des amiraux. Leur rôle est fondamental et, dans un sens, bienvenu : ils rassurent le pouvoir, ils s’imposent de tout leur prestige aux autorités locales, ils trouvent des solutions aux blocages économiques. Mais ces hommes ne correspondent pas forcément aux normes morales que l’on attend d’un organisme religieux, sans compter l’appartenance de plusieurs d’entre eux aux plus hautes instances de la Franc-maçonnerie. Le premier président et un des ses vice-présidents ont ainsi connu quelques années auparavant des parcours de vie privée (adultères, divorce) qui ne sont heureusement pas trop publics. Et on peut aussi parler à leur égard d’un « miracle » biblique : plusieurs de ces hommes, qui avaient déjà stabilisé leur vie, vont devenir de plus en plus zélés dans leur foi et dans leur engagement. Le processus qui conduit de la lecture de la Bible à la conversion personnelle et au Réveil était à l’œuvre aussi au sein du comité !

Jean-Yves Carluer

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