Charles Dudley

Charles Stokes Dudley (1780-1862) : l’inventeur de la diffusion biblique moderne

    On a longtemps dit que l’extraordinaire essor de la propagation des Bibles au cours des deux derniers siècles, par millions puis par milliards, provenait de la conjonction du progrès technique et de la foi de notables protestants. Mais les historiens de la communication mettent en avant aujourd’hui un autre facteur décisif : la mise en place par les sociétés bibliques d’un modèle particulièrement efficace de diffusion. L’homme qui organisa la distribution planétaire des Saintes Écritures s’appelait Charles Dudley.

Charles Stokes Dudley (1780-1862)

Charles Stokes Dudley (1780-1862), alors qu’il était un jeune agent de la Société biblique britannique

    Il était l’un des nombreux enfants de Robert Dudley, un négociant de famille irlandaise établi à Londres, et de sa troisième épouse après deux veuvages, Mary Stokes, une prédicatrice Quaker originaire de Bristol. Charles Dudley reçut la formation d’un jeune marchand destiné à gérer et développer des affaires commerciales. Malgré sa vive intelligence et son imagination débordante, Charles Stokes Dudley débuta dans ce domaine par un échec, puisqu’il dut déposer le bilan de sa première entreprise en 1808. Le jeune homme était un chrétien fervent, déjà très engagé auprès de la Société biblique britannique. Il cherchait à comprendre le sens de ce coup d’arrêt, quand le comité de la B.F.B.S. décida de lui proposer un poste d’agent rétribué.

    L’embauche de Charles Dudley entraîna l’essor des sociétés bibliques auxiliaires.

 Comment vendre des Bibles à coût modique ?

      Dès l’origine, la Société Biblique Britannique et Étrangère (BFBS), avait décidé de se démarquer des autres éditeurs des Saintes Écritures. Il n’était pas question de faire distribuer les ouvrages par des libraires commerciaux : « tout rapport avec des grossistes pour réaliser notre objectif se révèlerait une insulte aux intérêts de la société[1] », estimait le comité. Une prise de position aussi péremptoire s’expliquait assez logiquement : 1) l’entreprise se voulait une oeuvre spirituelle de portée quasi eschatologique. Il n’était pas question d’y introduire des intérêts commerciaux. 2) D’énormes efforts financiers étaient consentis par les donateurs et les sociétaires pour abaisser les coûts et mettre la Bible à la portée des pauvres. On ne pouvait envisager de détruire ces savants calculs par l’introduction des commissions habituelles aux grossistes et aux libraires, qui auraient au moins doublé les prix.

     Restait à trouver une solution alternative !

     Les différentes Églises, officielles ou non, n’avaient pas de budget pour acheter des Bibles. C’est assez triste à dire. Certaines, soutenues par les États, ne maîtrisaient ni leur financement ni leur fonctionnement. Les autres, indépendantes et pauvres, ne maîtrisaient pas leurs dépenses. Il fallait donc découvrir d’autres interlocuteurs. A l’origine, la société biblique pensa que le relais viendrait de quelques grands notables qui prendraient en charge la distribution auprès de leurs obligés, ouvriers ou paysans. C’était une vision très paternaliste de la foi. Ces grands laïcs se voyaient désignés comme « grands souscripteurs », payant un droit d’entrée d’une guinée, soit un peu plus d’une livre sterling, et recevant une modeste ristourne sur les Bibles commandées pour couvrir les menus frais. À eux de les offrir gratuitement, de les mettre à la disposition des paroisses qu’ils patronnaient, ou de financer un colporteur chargé de les revendre de porte en porte. On arriva assez rapidement vers 1810 aux limites de ce système. Les principaux « grands souscripteurs » étaient finalement peu nombreux et se retrouvaient déjà souvent au sein des comités.

 L’invention des sociétés auxiliaires

     Charles Dudley explora une autre direction, d’ordre géographique. Pourquoi ne pas susciter la création de sociétés auxiliaires locales, formées de représentants des classes moyennes, et qui seraient des personnes morales au statut de « grands souscripteurs ». Comme l’explique Leslie Howsam, elles seraient formées « d’évangéliques ordinaires, de modestes individus habitant les villes industrielles à quelque distance de Londres… Tout ce qu’ils avaient à faire était d’offrir leur temps et leurs ressources, qui seraient d’autant mieux efficaces qu’ils étaient bien coordonnés »[2].

     Et efficaces, ils le furent ! Les deux premières sociétés auxiliaires ont été fondées et expérimentées à Reading puis à Nottingham en 1809. Quelques années plus tard, il y en avait près d’un millier dans tout le pays, mises en place par l’infatigable Charles Dudley qui passait ses journées à cheval et ses soirées en réunions, à la manière des pasteurs méthodistes du temps.

     Chaque société auxiliaire était structurée à la manière de la société biblique mère, avec un comité pluridénominationnel et deux secrétaires, un anglican et un dissident. Les membres de ces comités étaient à la fois des administrateurs et des gens de terrain, utilisant leurs loisirs à vendre et distribuer les Bibles. Il y eut des sociétés auxiliaires de femmes, de jeunes gens, de marins et d’ouvriers.

     Bientôt les sociétés auxiliaires ne purent suffire. Elles essaimèrent donc en multiples « comités de districts » sur des bases géographiques ou professionnelles…

    L’entreprise mise en place par Charles Dudley devint si considérable que ce dernier, quand il voulut décrire, dès 1821, la structure des sociétés bibliques, édita un ouvrage qui comprenait 552 pages et des dizaines d’autres d’annexes[3]…

    Parmi les entités fondées sur l’exemple britannique, se trouvaient des suisses et une française, dont nous parlerons bientôt, la Société Biblique de Paris.

 Jean-Yves Carluer

[1] Archives du Comité de la BFBS, 20 octobre 1809. Cité par Leslie Howsam, Cheap Bibles. Ninetenth-Century Publishing and the British and Foreign Bible Society, Cambridge University Press, 2002, p.38.

[2] Leslie Howsam, op. cit. p. 39.

[3] Charles Stokes Dudley, An analysis of the system of the Bible Society, throughout its various parts, Londres, 1821.

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